LE GÉNÉRAL DELESTRAINT DANS LA RÉSISTANCE
PREMIÈRE PARTIE
A- PRINCIPAUX SIGLES ABRÉVIATIONS ou SYMBOLES.
(utilisés dans cet ouvrage)
A.D.R. : Archives Départementales du Rhône. (Lyon)
A.I. : Action Immediate.
A.M. : Affaires Militaires.
A.N. : Archives Nationales. (Paris)
ARQ : Arquebuse: Colonel Passy
A.S. : Armée Secrète
B.B.C. : British Broadcasting Corporation. (Radiodiffusion britannique)
B.C.A. : Bataillon de Chasseurs Alpins
B.C.P. : Bataillon de Chasseurs à Pied.
B.C.R.A. : Bureau Central de Renseignement et d'Action.
B.d.S-France : Befehlshaber der Sicherheitspolizei: Commandant de
la Police de la Sécurité. Chef du R.S.H.A-France
B.I.P. : Bureau d'information et de Presse.
B.M.A. : Bureau des Menées Antinationales.
B.O.A. : Bureau des Opérations Aériennes.
BRU : Brumaire (Pierre Brossolette).
B.S.M. : Bureau de Sécurité Militaire.
C.A.D. : Comité d'Action contre la Déportation.
C.A.S. : Comité d'Action Socialiste.
C.C. : Comité de Coordination.
C.D. : Comité Directeur (ou Directoire).
C.D.M.U.R. : Comité Directeur des Mouvements Unis de Résistance
C.D.L.L. : Ceux De La Libération (Mouvement de Zone Nord).
C.D.L.R. : Ceux De La Résistance (Mouvement de Zone Nord).
C.D.M. : Camouflage du Matériel.
C.E. : Contre-Espionnage.
C.F.L.N. : Comité Français de Libération Nationale.
C.G.E. : Comité Général d'Etudes.
C.G.T. : Confédération Générale du Travail
C.I.D. : Comité International de Dachau.
C.I.G.S. : Chief of the Imperial General Staff: Chef d'Etat- Major Impérial. (Sir Alan Brooke).
C.N.D. : Confrérie Notre-Dame (Réseau de Rémy).
C.N.F. : Comité National Français. (Londres)
C.N.R. : Conseil National de la Résistance.
C.O.P.A. : Centre d'Opérations Parachutage et Atterrisage.
D.B. : Division Blindée. (à partir de 1943).
D.Cr. : Division Cuirassée. (de réserve) (en France jusqu'à 1940)
D.C.A. : Défense Contre Avions.
D.F. : Défense de la France.
D.G.E.R. : Direction Générale des Etudes et Recherches.
D.S.T. : Direction de Surveillance du Territoire.
E.K. : EinsatzKommando: Commando d'engagement, d'action (du SicherheitDienst)
E.M. : Etat-Major.
E.M.A. : Etat-Major de l'Armée.
E.M.P. : Etat-Major Particulier (du Général de Gaulle).
E.M.Z.O. : Etat-Major de Zone Occupée.
F.F.C. : Forces Française Combattantes.
F.F.I. : Forces Françaises Combattantes.
F.F.L. : Forces Françaises Libres.
FLAK : D.C.A. allemande.
FRIT : Pseudo de Monjaret, attaché à FRanc-TIreur.
F.T.P.[F] : Francs Tireurs et Partisans [Français].
GESTAPO : Geheime StatsPolizei (Police Secrète d'Etat).
G.F. : Groupes Francs.
G.M.R. : Groupes Mobiles de Réserve.
G.Q.G. : Grand Quartier Général.
I.H.T.P. : Institut d'Histoire du Temps Présent. (Paris)
I.P.S. : Instruction Personnelle et Secrète.
I.S. : Intelligence Service.
K.d.S-Lyon : Kommando der Sicherheitspolizei: Kommando Police Sécurité-Lyon.
LIBE : Libération (Mouvement de Résistance et journal clandestin de Zone Sud).
L.V.F. : Légion Volontaires Français contre le Bolchevisme.
M.L.N. : Mouvement de Libération Nationale.
M.O.F. : Mouvement Ouvrier Français.
M.O.I. : Main d'Oeuvre Immigrée.
M.U.R. : Mouvements Unis de Résistance
N.A.P. : Noyautage des Administrations Publiques
N.A.P.-Fer : N.A.P. Chemins de Fer.
O.C.M. : Organisation Civile et Militaire.
O.K.W. : OberKommando der Wehrmacht
O.R.A. : Organisation de Résistance de l'Armée.
O.S. : Organisation Spéciale
O.S.S. : Office of Strategic Service: (S.R. américain)
O.V.R.A. : Opera Vigilanza Repressione Antifascismo; Service (italien) de Surveillance
et de répression antifasciste).
P.C. : Poste de Commandement.
P.C.F. : Parti Communiste Français.
P.P.F. : Parti Populaire Français.
P.R.O. : Public Record Office:Archives Britanniques Londres
P.U.F. : Presses Universitaires Françaises.
Pz (D) : Panzer Division (Division blindée allemande)
Q.G. : Quartier Général.
R.A. : Régiment d'Artillerie.
R.A.F. : Royal Air Force. (Aviation militaire britannique)
R.C.C. : Régiment de Chars de Combat.
R1 : Région 1 : Région de Lyon.de la Résistance Zone Sud.
R2 : Région 2 : Région de Marseille.
R3 : Région 3 : Région de Montpellier.
R4 : Région 4 : Région de Toulouse.
R5 : Région 5 : Région de Limoges.
R6 : Région 6 : Région de Clermont-Ferrand.
R.I. : Régiment d'Infanterie.
R.I.C. : Régiment d'Infanterie Coloniale.
R.O.P. : Recrutement. Organisation. Propagande. ("Combat")
R.S.H.A. : Reichssicherheitshauptamt: Office Central de Sécurité du Reich.
S.A.P. : Section d'Atterrissages et de Parachutages.
S.D. : Sicherheitsdienst: Service de Sécurité (des S.S.).
SIPO : Sicherheitspolizei: Police de Sécurité (des S.S.).
S.O.A.M. : Service des Opérations Aériennes et Maritimes.
S.O.E. : Spécial Opérations Exécutive. (Direction des opérations spéciales britanniques).
S.O.L. : Service d'Ordre de la Légion.
S.R. : Service de Renseignements.
S.S.M. : Service de Sécurité Militaire.
S.T.O. : Service du Travail Obligatoire.
TIRF : Franc-Tireur (nom donné par Jean Moulin au mouvement de Z.S.).
T.R. : Travaux Ruraux: camouflage du C.E.
T.S.F. : Télégraphie Sans Fil : (Radio)
U.N.A.B.C-C : Union Nationale de l'Arme Blindée-Cavalerie-Chars.
U.R.S.S. : Union des Républiques Socialistes Soviétiques.
U.S.A. : Etats-Unis d'Amérique.
U.S.Air Force : Aviation militaire américaine.
W.T. : Wireless Télégraphy:Service Radio de la Délégation
Z.N.O. : Zone Non Occupée, devenant Z.S. Zone Sud.
Z.O. : Zone Occupée, devenant Z.N: Zone Nord |
B- PSEUDONYMES ET ALIAS
Pour distinguer du pseudonyme la fausse identité celle-ci sera présentée entre crochets. Par ex. Moulin [Jacques Martel]
ARMEE SECRETE: Bacchus.
ASTIER (d')de la VIGERIE: Merlin, Bernard.
AUBRAC: (Pseudo devenu patronyme), [Mr Ermelin]
AUBRY: Thomas, Avricourt.
AYRAL: Pal.
BERNARD, J.G.: Thélis.
BOURDET, Claude: Lorrain.
BOUTOULE Sif B.
BRIANT, Jean: Pal W.
BROSSOLETTE, Pierre: Brumaire.
CHAMBONNET: Didier.
CHEVANCE: Bertin.
CLOSON: Coullanges, Vincent.
COMBAT: Lifra.
CORDIER, Daniel: Alain, Bip W.
COPEAU, Pascal: Salar.
DEJUSSIEU: Pontcarral.
DELESTRAINT Général: Vidal, Mars,Chevalier, [Monsieur Duchêne].
DESCOUR: Bayard.
DESMAZES Général Richard.
DEVIGNY A.: Valentin.
DUCLOS, Maurice: Saint-Jacques.
FASSIN: Capitaine Barsac, Sif, Comète.
FORNIER, André: Bob, Virgile.
FOURCAUD, Boris: Froment.
FRANC-TIREUR: Tirf.
FRENAY: Charvet, Gervais, Nef,Tavernier, Lefebvre
GASTALDO, Joseph: Galibier, [Monsieur Garin]
GEYER: Thivollet.
GORCE: Franklin.
GRAAFF, (de): Tony.
GUERISSE Dr: Pat O'Leary.
GUILLAIN de BENOUVILLE: Barrès, Lahire.
GUILLIN, François-Yves: Mercure, Barry.
HARDY, René: Carbon, Didot,
LA COMBE, René: Bottin.
LARAT, Bruno: Luc, Xavier. [Mr Parisot]
LASSAGNE, André: André. MANUEL: Pallas.
MORIN, François: Forestier, Méchin, Mélétraz.
MONJARET: Frit.
MORINAUD: Marchal.
MOULIN, Jean: Max, Rex (B.C.R.A) [Jacques Martel], Régis, Guillaume,
Mercier.
MULTON, Jean: Lunel.
de WAVRIN: PASSY:(Pseudo devenu patronyme), Arquebuse.
PECK, Marcel: Battesti, Verther.
PETIT: Romans
PINEAU, Christian: Francis.
RACHELINE Lazare: Rachet.
RIPOCHE: Dufour.
RIVIERE, Paul: Sif bis, Marquis.
SALVATELLI: Napoléon.
THEOBALD, Jean-Louis: [Terrier].
VINCENT Colonel: Veny.
VISTEL: Alban, Magny. ("Alban-Vistel" devenu patronyme)
VOGÜE Jean de: Madelin.
ZARAPOFF: Arnaud. |
LES GRADES DE LA WEHRMACHT, DES S.S.
ET LEUR CORRESPONDANCE FRANCAISE
1 - SOLDATS et SOUS-OFFICIERS
| WEHRMACHT | S.S. | GRADE CORRESPONDANT EN FRANCE |
| Schütze | SS-Mann | Soldat |
| Gefreiter | Sturmmann | Caporal |
| Obergefreiter | Rottenführer | Caporal-Chef |
| Unteroffizier | Unterscharführer | Sergent |
| Unterfeldwebel | Scharführer | Sergent-Chef |
| Feldwebel | Oberscharführer | Adjudant |
| Oberfeldwebel | Hauptscharführer | Adjudant-Chef |
| Hauptfeldwebel | Stabsscharführer | Adjudant-Major |
| Stabsfeldwebel | Sturmscharführer | Aspirant |
|
2 - OFFICIERS
| Leutnant | Untersturführer | Sous-lieutenant |
| Obersleutnant | Obersturmführer | Lieutenant |
| Hauptmann | Hauptsturmführer | Capitaine |
| Major | Sturmbannführer | Commandant |
| Obersleutnant | Obersturmbannführer | Lieutenant-Colonel |
| Oberst | Standartenführer Oberführer | Colonel |
| Generalmajor | Brigadeführer | Général de Brigade |
| General-Leutnant | Gruppenführer | Général de Division |
| General des Inf. | Obergruppenführer | Général de Corps d' Armée |
| Generaloberst | Oberstgruppenführer | Général d' Armée |
|
AVANT-PROPOS
Il serait vain de dissimuler l'intérêt majeur que représente à mes yeux le sujet choisi,
de diminuer l'importance qu'il prit dans ma vie même; il s'agit d'un sujet fondamental, d'une
aventure extraordinaire, passionnante et tragique, à laquelle j'ai été mélé, qui a laissé en moi
sa marque indélibile, depuis maintenant un demi-siècle. Bien d'autres ont reçu l'empreinte de
ces années tragiques, et souvent bien plus que moi, puisqu'ils l' ont porté dans leur chair. Pour
moi, cette époque exceptionnelle m'a fait accéder à la lutte pour mon pays et pour la Liberté,
mais m'a aussi permis de rencontrer des hommes hors du commun, de travailler pour eux, de
les admirer, mais de ressentir, avec douleur et désespoir, le vide immense de les voir
disparaître, tombés dans le piège allemand. Avoir pu en réchapper comporte certes une
satisfaction, mais aussi la même désolation que ressent le rescapé du naufrage qui a vu périr
ses compagnons.
Je raconterai plus en détail comment j'ai eu le privilège de connaître le Général
DELESTRAINT, d'entrer dans son intimité à Bourg-en-Bresse, où il m'a confirmé dans cet
esprit de Résistance à l'Allemand, à l'écoute de la France Libre, du Général de GAULLE,
qu'il connaissait et faisait connaître autour de lui, pendant ces années 1940-41-42. Je
raconterai aussi comment j'ai eu l'honneur d'être choisi par lui pour devenir son agent de
liaison, puis son secrétaire personnel, jusqu'à son arrestation de Juin 1943.
J'ai conscience de la grande chance qui m'a été donnée à cette époque de pouvoir
passer entre les mailles du filet serré du Sipo-S.D., mais ma plus grande chance est bien celle
d'avoir connu le Général DELESTRAINT et d'avoir vécu avec lui. Connaître un homme de
cette envergure est un privilège; partager sa vie, comme je l'ai fait, est une faveur du destin.
D'abord agent de liaison, rôle qui me poursuit puisqu'il m'est donné de faire revivre
aujourd'hui le passé que j'ai vécu, j'ai rempli auprès du Général DELESTRAINT, quelques
mois plus tard, les fonctions de Secrétaire personnel, jusqu'à son arrestation.
Secrétaire est une fonction que je retrouve aussi, après le très long intermède de ma
carrière médicale qui a rempli et comblé ma vie -le mot n'est pas trop fort-. J'ai donc retrouvé
cette fonction, puisque j'ai pris la charge du Secrétariat général de l'Association "A la
Mémoire du Général Delestraint", association qu' avec quelques anciens j'ai créée en 1985;
mais je revis grâce à mes recherches actuelles, ce que j'ai connu dans l'intimité du Général.
Je retrouve sa personnalité, ses réactions devant les problèmes rencontrés, devant l'adversité
quotidienne impitoyable.
En un mot, au cours de ces cinq années de travail, il m'a été donné de vivre à nouveau
avec lui...
INTRODUCTION
Faire un sondage auprès du grand public sur la personne du Général
DELESTRAINT donnerait des résultats curieux. Combien de Français, un demi-siècle après
sa nomination à la tête de l'Armée Secrète, savent qui était ce Général? Bien des auteurs ont
cité son nom au cours de leurs travaux sur la Résistance, sur la Déportation, mais rares sont
ceux qui ont donné une vue d'ensemble de sa vie, de ses luttes constantes, c'est-à-dire les
Chars, la Résistance à l'ennemi.
Cependant, un de ses fidèles compagnons de l'arme blindée, puis de la Résistance, le
Commandant Jean-François PERRETTE, a écrit en 1972 un "Général DELESTRAINT",
excellent, concis, mais peu diffusé, maintenant épuisé. Son ouvrage a permis à beaucoup de
découvrir la personnalité de Charles DELESTRAINT; il reste encore un travail de référence.
D'autres, à l'occasion d'une commémoration, d'une cérémonie ont écrit, qui une
plaquette, qui un article, qui un discours sur le Général. Ces parutions, aussi valables soient-
elles, n'ont pas développé dans le grand public la connaissance du personnage. Et pourtant, il
mérite d'être mieux connu, d'abord de "l'Histoire".
D'abord "l'Histoire", puisque quelques ouvrages ont apporté une image imparfaite,
voire déformée, de sa personnalité, de ses options, de ses combats, jusqu'à les altérer
complètement. Il ne conviendrait pas que "l'Histoire" entérinât à jamais ces interprétations
erronées.
Partant de là, les motivations qui, à mon âge, m'ont conduit à entreprendre ce travail
sont plus précises. On peut écarter ce qu'on aurait sans doute la tentation de prétendre; soit
qu'il s'agisse de meubler une retraite après une vie professionnelle trop intense, soit
qu'apparaîtrait pour moi l'occasion d'entrer, sournoisement, dans une polémique qui ne
voudrait pas dire son nom. Le simple désir de révéler la figure d'un tel homme a été mon
moteur.
Je n'avais pourtant pas oublié la période de zizanie de 42-43 qui a troublé les rapports
entre certains chefs de l'ex-Zone-Non-Occupée d'une part et Vidal et Max d'autre part,
période si mal vécue par le Général; je pensais naïvement qu'une fois la guerre terminée les
passions se seraient éteintes et que nos morts héroïques auraient droit au respect et au
souvenir que leur sacrifice méritait. Des lectures, trop tardives, je le reconnais, m'ont apporté
une profonde déception.
Au reste, sur ces années de lutte, dès après guerre, la vérité historique ordonnait qu'on
s'y penchât. Mais ne convient-il pas d'apporter tous les éclairages sur ces situations difficiles,
sur ces drames qui ont secoué l'ensemble de la Résistance française, puisqu'il s'agissait de
son plus haut niveau ?
L'Etat-Major de l'Armée-Secrète a été décimé en Juin 1943 par les drames de "La
Muette" et de "Caluire". Ceux qui sont revenus de déportation et dont les responsabilités et la
compétence pouvaient en faire après-guerre les porte-paroles ont été rares. Deux hommes
répondaient à ces conditions, le Colonel GASTALDO et André LASSAGNE; ils en avaient
l'un et l'autre l'envergure: Joseph GASTALDO en tant que Chef d'Etat-Major de l'A.S.,
officier de haut niveau, breveté; André LASSAGNE, Inspecteur de l'Armée Secrète, agrégé
de l'Université.
Certes, ils ont laissé aux Archives Nationales et Départementales des documents, des
témoignages développés, mais ils auraient l'un ou l'autre, sinon l'un et l'autre, été aptes à
publier leurs mémoires, l'histoire de l'A.S., de son chef. Tous deux sont morts prématurément.
Leur disparition laisse un immense vide.
Rémy a écrit:"Mes Camarades sont morts; à mon tour je pourrais dire: "Mes Chefs
sont morts". L'occasion m'est donnée, sans doute moins bien qu'ils ne l'auraient fait, d'essayer
de dire ce qu'ils ont exprimé, ce qu'ils auraient sans doute écrit s'ils avaient survécu quelques
années de plus.
Certes, objectera-t-on, je n'ai pas une formation d'historien; je suis un médecin de
conception plus scientifique que littéraire; n'ai-je pas passé il y a cinquante-deux ans un "bac
de Math-Elem" ! C'est pourquoi j'ai tenu, surtout depuis ma retraite hospitalière, à m'initier,
tardivement il est vrai, cependant depuis déjà cinq années, au domaine de l'Histoire, à suivre
des cours...
Autre objection: Il pourrait apparaître difficile- a priori-d'apporter au travail que j'ai
entrepris toute l'impartialité que l'historien se doit de manifester: acteur certes modeste, mais
réel, c'est en observateur que je me dois d'observer ces évènements vécus.
Il est vrai que j'ai admiré le Général Delestraint; il est vrai que je l'écoutais, que je le
comprenais, et qu'à la fin une relation de père à fils s'était établie. Quelle fierté n'ai-je pas
ressentie chaque fois que le Général m'emmenait avec lui rencontrer en un coin de Lyon un
membre de la Résistance ! Il me disait alors qu'ainsi nous passions plus certainement pour le
père et le fils que pour des conspirateurs !
Bien des années se sont écoulées depuis; je suis devenu médecin, ai exercé
pendant quarante ans, ayant vite compris que, dans la pratique, le médecin ne peut se
permettre de manifester un sentiment profond à l'égard du malade, voire une sympathie au
sens étymologique du terme-souffrir avec-.
Par contre, l'empathie permet de comprendre les réactions du sujet, sans s'impliquer
soi-même, ce mode de compréhension que le médecin connait bien vis à vis de son malade,
cette connaissance plus ou moins intuitive, "une attitude envers autrui, faite de présence, une
attention centrée sur ce qu'éprouve l'autre, un effort de compréhension de ce qu'il exprime,
excluant l'entraînement affectif personnel autant que le jugement moral, préservant ainsi
l'objectivité" dit Mucchielli (1). Le chemin que doit emprunter l'historien semble bien
parallèle.
Si le sujet de ce travail est plus axé sur les années de Résistance du Général
DELESTRAINT et plus particulièrement sur la période de commandement de l'Armée
Secrète, il est nécessaire pour la bonne compréhension de l'homme de décrire le personnage,
son enfance, ses origines, ses vocations, sa vie militaire et familiale. Il existe chez Charles
DELESTRAINT un aspect monolithique essentiel qui ne permet pas de se contenter de
l'analyse d'une seule tranche de sa vie.
Charles DELESTRAINT avait une nature forte et ardente, conditionnée par ses
antécédents. Sa carrière militaire n'est-elle pas à l'origine de son engagement, de sa
désignation de chef de l'A.S. ?. Son sens religieux n'est-il pas inclus dans cet engagement ?.
Son éducation n'est-elle pas la matrice de ses vocations ? Enfin, la passion pour une cause,
pour une idée forte, ne l'a-t-il pas déjà ressentie quand il a lutté en faveur de l'emploi de
l'arme blindée ?
Il s'agit de "démonter pour démontrer". Démonter le mécanisme de l'époque
qui fut la sienne, de son contexte, parfois dès son enfance, pour comprendre son
comportement, pour démontrer ce qu'a été sa conduite, ses réactions aux évènements vécus,
ses convictions, sa foi, parfois sa vie, voire sa mort.
Aussi, après avoir développé ce qu'attendaient le Général de GAULLE et Jean
MOULIN du futur Chef de l'Armée Secrète, ce travail incluera la biographie de Charles
DELESTRAINT. Cependant ces pages ne se contentent pas d'être biographiques, elles
insistent sur le Résistant. DELESTRAINT, aussi strict soit-il, se veut rebelle, rebelle contre
la domination nazie dont il a horreur,, contre l'occupation allemande du pays, mais surtout
rebelle contre PETAIN. C'est pourquoi la partie essentielle de cette étude sera celle du
"Résistant".
Les Sources utilisées proviennent de recherches multiples, de documents, de lectures,
de témoignages, de dépositions au cours d'instructions de procès, enfin, en ce qui me
concerne, de souvenirs personnels précieusement conservés.
1
Mucchielli, Roger, L'Entretien de face à face dans la relation d'aide. Paris, Librairies
techniques Edit.Sociales françaises.
Les Documents dont nous avons pu nous servir pour ce travail ont des origines
diverses. Précisons tout de suite qu'en ce qui concerne la période de commandement à la tête
de l'Armée Secrète, aucun document personnel du Général relatif à ses fonctions n'a pu être
conservé par lui ou sa famille, à l'exception de la lettre de nomination de la main du Général
de Gaulle. L'ensemble de ses archives personnelles a disparu; aucune pièce de l'Armée
Secrète n'a été saisie par le S.D. au cours de la perquisition. Les papiers relatifs à la
Résistance dissimulées en dehors de l'appartement ont été brûlés après l'arrestation du
Général.
Nous avons bénéficié de l'apport inestimable que la fille du Général et de son gendre,
Madame et Monsieur TOURTEL-DELESTRAINT ont mis à notre disposition. Ces archives
familiales nous ont aidé particulièrement pour avoir des renseignements sur la jeunesse de
Charles DELESTRAINT, et sur une grande partie de sa carrière militaire.
Pour parfaire cette documentation, nous avons eu la chance de pouvoir être mis en
relation avec un généalogiste, Monsieur LELEUX, qui avait déjà entrepris une étude sur les
origines du Général, issu lui-même d'une branche collatérale de la famille Delestraint.
Les sources utilisées pour s'informer davantage de la Vie militaire proviennent bien
sûr du Service Historique de l'Armée de Terre auquel il nous a été autorisé d'avoir accès.
Ajoutons à ces sources militaires, les photocopies de documents qui nous ont été
aimablement transmises par le Lt-Colonel BERNEDE, professeur d'Histoire à l'Ecole
Supérieure de Guerre, concernant la période au cours de laquelle Charles DELESTRAINT
a suivi ses stages et cours, après la guerre de 1914-1918.
La documentation concernant la période de commandement de l'Armée Secrète n'a
pas la richesse de celle de Daniel CORDIER qui a bénéficié de l'apport des archives du
B.C.R.A. et de son chef. Comme il ne nous a pas été permis d'en prendre connaissance, nous
avons eu recours aux Archives Nationales où grâce à l'amabilité de Madame de TOURTIER-
BONAZZI et de Monsieur Jean FAVIER nous avons pu avoir accès à nombre de Fonds qui
exigent une dérogation. Nous les en remercions encore. Aux Archives Nationales nous avons
donc trouvé une documentation importante concernant l'Armée Secrète, les Mouvements Unis,
et bien d'autres sujets, mais aussi des documents exceptionnels du Tribunal militaire allemand
de Paris.
Les Archives Départementales du Rhône nous ont permis de prendre connaissance
de nombre de documents capitaux. Nous en remercions Monsieur DUPOUGET..
Il n'est pas question d'omettre l'Institut d'Histoire du Temps Présent où j'ai trouvé
un accueil aimable et une aide efficace par la communication de documents importants.
Nous avons consulté les Archives britanniques du "Public Record Office" de
Londres, pour la période du voyage du Général et de Jean MOULIN dans la capitale du
Royaume Uni en Février-Mars 1943. Nous y avons trouvé des éléments fort intéressants.
En dehors des papiers allemands essentiels découverts aux Archives Nationales qui ont
constitué les éléments de base de la documentation concernant la présentation du Général et
"comparses" devant le Tribunal allemand de Paris, nous n'avons pu obtenir que peu de
choses des archives allemandes. Le "Bundesarchiv" n'ont pratiquemment rien concernant
notre sujet. L'"Institut für Zeitgeschichte" de Munich, nous a transmis le seul témoignage du
Pasteur NIEMÖLLER.
Enfin, Monsieur Paul RIVIERE a bien voulu nous transmettre des photocopies de
pièces de valeur et inédites, qu'il conserve précieusement.
Cependant la plus importante partie de notre documentation concernant cette période
et même celle des arrestations et de la détention du Général provient des Archives du second
procès Hardy. Grâce à l'obligeance de Monsieur l'Avocat Général VIOUD, et à celle de
Monsieur le Doyen des juges d'instructions HAMY, que nous remercions encore ici, nous
avons pu avoir accès à cette documentation exceptionnelle. Les dépositions des principaux
témoins français mais aussi allemands éclairent ces évènements d'une lumière nouvelle; de
plus, l'ordonnance de transmission du juge d'instruction militaire réalise une synthèse fort
différente des conclusions que l'on aurait pu tirer des audiences du même procès.
La Presse, au cours de ces procès du moins, sans être inintéressante donne des
informations moins riches que cette précédente source. Cependant nous avons recours à elle,
à cette occasion comme nous le ferons dans d' autres circonstances.
Certes, l'information médiatique en général a souvent évoqué le Général, liant sa
figure à celle de Jean MOULIN, aux procès de René Hardy, à celui de Barbie, ou bien
lorsque tel ou tel journaliste découvre que ce personnage, pourtant historique, est vraiment
par trop méconnu.
L'Audio-Visuel est loin de constituer une source négligeable, dans la mesure où,
touchant un public nombreux, il fait appel à nombre de témoins, dont quelques-uns sont plus
ou moins crédibles, et émettant souvent des jugements spontanés à l'emporte-pièce, mais dont
la plupart sont authentiques et encore passionnés devant des évènements survenus il y a un
demi-siècle.
Les Témoignages ont été nombreux et importants. Nous les avons sollicités de
plusieurs façons; soit de façon orale, au cours d'une conversation pendant laquelle nous avons
pris des notes; soit la plupart du temps, nous avons interwiewé les témoins en enrégistrant
leur déclaration, ce qui nous a permis, après les trois ou quatre années de recherche, de
réentendre ces témoignages avec une oreille nouvelle, nous étant nous-mêmes enrichi de
connaissances plus approfondies.
Cependant nombre de témoignages nous sont parvenus par écrit. Il faut préciser ici
que nous les avons sollicités la plupart du temps grâce au Bulletin de l'Association "A la
Mémoire du Général Delestraint", dont nous assurons le Secrétariat. Un "pavé" dans ce
périodique faisait régulièrement et utilement "appel à témoin".
J'ai eu, en effet, la grande chance de pouvoir interroger, interwiewer encore certains
grands témoins contemporains vivants de cette époque,en tête desquels j'aime citer le
Commandant Jean-François PERRETTE, auteur, je l'ai dit, de l'excellent et du seul livre sur
le Général DELESTRAINT. Tous ont rencontré le Général. Ils ont servi sous ses ordres en
tant que militaires, ou bien certains ont été ses collaborateurs plus ou moins proches, ses
subordonnés dans la Résistance dans l'Ain, au Vercors, à l'Armée Secrète. Ils ont été ses
compagnons de captivité à Fresnes, ou de déportation au Struthof, à Dachau.
Les Lectures représentent la source initiale de la rivière de notre travail, la plus
abondante, à laquelle nous nous sommes référé. La littérature de la Résistance est ample. La
Résistance en France est un sujet qui passionne le grand public. Dès après guerre, les
Mémoires ont commencé à être publiés. Nous l'avons dit plus haut, nous regrettons vivement
que les principaux membres de l'A.S., disparus prématurément, n'aient pas écrit les leurs.
Après une période assez creuse dans les années 60, des ouvrages de mieux en mieux
documentés ont paru, et ces dernières années à l'occasion du procès Barbie, puis en
approchant du cinquantenaire de ces évènements, nous assistons à un regain d'interêt. La
lecture de toute cette importante bibliothèque est capitale par la relation des faits, souvent
contradictoire, d'ailleurs.
Cependant il reste évident que des ouvrages de base gardent une valeur de référence,
même si apparaissent des inexactitudes au cours des années; nous voulons parler de
l'"Histoire de la Résistance en France" d'Henri NOGUERES et collaborateurs, de l'"Histoire
de la Résistance" ou du "Jean Moulin" d'Henri MICHEL, des "Souvenirs" du Colonel
PASSY, de certains ouvrages plus récents, tels le "Jean Moulin" de Daniel CORDIER , ou le
nouveau livre de René HOSTACHE: "Le Général de Gaulle, Jean Moulin et le C.N.R.".
Dans un autre domaine, celui de la "Gestapo", deux ouvrages constituent la base
essentielle de notre documentation. Nous voulons parler du fameux livre de Jacques
DELARUE et de celui, un peu moins connu, de Christian BERNADAC.
Quant à tout ce qui touche l'histoire de Vichy, depuis qu'une édition française du
travail de PAXTON est parue, on peut dire qu'une référence de poids s'ajoute à l'oeuvre
d'Henri AMOUROUX et depuis quelques années à celle de Marc FERRO.
Cependant certains ouvrages moins connus ou méconnus nous ont apporté des
matériaux particulièrement utiles pour la réalisation de notre projet: bien entendu, celui du
Commandant J.F. PERRETTE: "Le Général Delestraint" dont nous avons déjà fait mention,
celui de CLOSON découvert fortuitement, mais aussi, celui du docteur SUIRE, compagnon du
Général au Struthof et à Dachau. Cet ouvrage intitulé "Il fut un Temps" ne figure pas même
dans certaines grandes bibliothèques.
Son intérêt sur la vie du Général en déportation est majeur. Le livre est devenu extrêmement
rare, même chez les bouquinistes. Nous avons pu en obtenir un exemplaire, grâce à l'auteur.
Enfin, certains livres spécialisés nous ont largement aidé; ainsi la traduction de
l'ouvrage du pilote britannique Hugh VERITY contribue à situer les voyages en Lysander à
destination de Londres ou retour. Certains sujets, tel celui du Vercors, ont été aussi l'objet de
nombreuses parutions de différents auteurs.
Ajoutons à cela les plaquettes, les brochures, et aussi les périodiques dans lesquels
sont retrouvées des informations souvent importantes, telle la plaquette sur André
LASSAGNE, les Bulletins des Anciens des Chars, avec un article sur le Général
DELESTRAINT, ou tel numéro du "Pionnier du Vercors", consacré au travail du Général LE
RAY qui y évoque largement le souvenir du Général.
Il faut maintenant parler de mes propres souvenirs. Certains ont été notés depuis
longtemps avant même d'entamer ma carrière médicale proprement dite. Dès cette période je
n'ai plus eu le loisir de m'occuper de mon passé. A une exception près. Lorsqu'en 1972 le
Commandant PERRETTE m'a demandé mon témoignage pour son livre, j'ai consacré
plusieurs jours à retranscrire mes principaux souvenirs. Je dis les principaux, car je pensais
bien attendre le temps libre de la retraite professionnelle pour développer un peu, ne serait-
ce que pour mes enfants, l'histoire que j'ai vécu à Bourg-en-Bresse et à Lyon aux cotés du
Général.
Ce n'est qu'en 1983, que j'ai découvert à quel point certaine littérature de la
Résistance pouvait méconnaître le Général DELESTRAINT, et en 1987, après ma retraite
hospitalière, j'ai accepté la proposition de Mr Marcel RUBY de le présenter à la Commission
d'Histoire de la Seconde Guerre Mondiale de Lyon.. Mon véritable travail de recherche n'a
commencé qu'ultérieurement, surtout depuis la cessation de toute activité professionnelle.
J'avance des dates. Il m'est donné d'en avoir la mémoire, particulièrement celles que
j'ai vécues et d'autant plus celles concernant cette période, dates que je me suis d'ailleurs
continuellement remémorées tout au long de ma vie. J'ai pu ainsi contester auprès de tel auteur
la véracité de la chronologie de certains faits qu'il relatait dans son ouvrage.
En un mot, au cours de ces pages, lorsque j'ai une certitude quant au mois ou au jour
de l'évènement survenu, je puis l'affirmer; s'il demeure le moindre doute, je le signale:
Ainsi, il est pour nous absolument établi que le Général est parti de Lyon pour Paris,
le Samedi 5 Juin, au train de 13h30. (l'heure m'a été précisée d'ailleurs depuis par "La Vie du
Rail"). Nous pouvons ainsi affirmer avoir rencontré Jean MOULIN le Samedi matin 12 Juin,
1 place des Capucins, autour de 9 heures. Par contre, j'avance que j'étais avec le Général
lorsque nous avons rencontré Jean MOULIN, fait dont je suis certain, mais je le situe par
recoupement au Jeudi 22 Avril, selon toute probabilité, mais sans une certitude absolue.
Il est temps de parler d'une découverte remontant à 1943, dont nous allons nous
servir. Il s'agit d'un document, précieux à tous les proches du Général Delestraint, et gardé
avec un soin privilégié par sa famille.
Un papier banal, quadrillé, de dimension réduite, d'environ 12 cms X 8cms, sur lequel
a été écrit un texte de la main du Général DELESTRAINT, fut retrouvé dans des
circonstances que nous avons cherché à élucider; il nous faudra aussi découvrir l'époque à
laquelle ces lignes ont été tracées.
En voici l'énoncé:(1)
I. Me désapproprier de moi-même
Vivre intensément
pour Dieu, à qui je confie ma famille,
tous ceux qui me sont le plus chers.
pour ma patrie,
pour mes frères.
II. Vivre libre et joyeux, patient,
en dépit de la botte allemande
et de l'étouffement français.
III. Etre exact." (2)
Sans doute, ces lignes définissent la personnalité du Général, et celui qui l'a connu retrouve
dans cette lecture, au delà de ses principales options, ses convictions profondes, sa foi.
Deux versions pour présenter et expliquer ce billet et le texte écrit:
Celle que le Commandant PERRETTE expose dans son livre "Le Général Delestraint". Sous
la photographie du document reproduit dans les pages iconographiques, l'auteur affirme qu'il
s'agit du "Testament Spirituel du Général Delestraint rédigé à la prison de Fresnes". Il en
développe l'explication: "Le Général Delestraint a griffonné lui-même son admirable
testament spirituel sur un misérable fragment de papier; captif libre, au cours de son patient
calvaire. Il a été providentiellement épargné"(3).
1
Se reporter à l' Annexe INT/1.
2
L'analyse de ce texte est reportée en Annexe INT/2.
3
Perrette, Jean-François. Le Général Delestraint. Paris Presses de la Cité 1972. 180 pages. p.
172.
Ainsi, selon le Commandant PERRETTE, le Général a pu écrire ces lignes dans la cellule de
Fresnes, entre Juillet et Août 1943, pour le passer discrètement à son épouse, lors d'une des
visites que celle-ci put lui rendre à cette prison. Ce texte correspondrait alors, en effet, à un
testament spirituel. Mais il semble étonnant que le Général ait écrit un tel texte au cours de sa
captivité, les termes correspondant mal à sa condition de prisonnier. De plus il apparaît peu
probable que le Général ait pu transmettre aux siens, à ses amis, à ses frères d'armes ou de
résistance ce qui pourrait être ressenti comme un programme posthume, une véritable recette,
le chemin qu'il estime avoir suivi lui-même et qu'il conseille aux autres de suivre. Attitude
qui correspond mal à la personne de Charles DELESTRAINT, peu enclin à se glorifier d'un
mode de vie passé, voire présent.
Cela ne lui ressemble pas. Nous verrons que des termes tels que"botte allemande, étouffement
français" étaient peu compatibles avec les possibilités d'un homme aux mains de la Gestapo.
La seconde version est celle de Madame Bibiane TOURTEL-
DELESTRAINT, fille cadette du Général. Encore non mariée, elle vivait avec sa
mère, qui avait décidé, après l'arrestation de son mari, de quitter Bourg-en-Bresse
pour habiter Paris. Ainsi, toutes deux pouvaient parfois se rendre à Fresnes et rendre
visite à leur cher prisonnier, qui réclama, lors d'une de ces courtes entrevues, son
livre de messe.
Elles recherchèrent ce Missel dans les affaires rapportées récemment de
Bourg, le retrouvèrent et découvrirent à l'intérieur, en guise de marque-page, le
fameux papier écrit de la main du Général. Si elles remirent le Missel au Général,
lors de leur prochaine visite, elles conservèrent précieusement le billet et ne parlèrent
du texte qu'après la guerre. Cette découverte se situerait au cours de l'été 1943.
Madame TOURTEL-DELESTRAINT apporte son témoignage direct, précis,
irréfutable, Elle a vécu ces évènements qui l'ont marquée profondément. Son souvenir
est formel.
Ainsi, le texte de ce papier ne correspond pas à un Testament spirituel. Il s'agit, à
l'évidence d'un programme, d'une ligne de vie que Charles DELESTRAINT se propose,
s'impose de suivre dès le moment où il s'engage à prendre la responsabilité de l'organisation
et du commandement de l'Armée Secrète; mais ces lignes portent néanmoins l'empreinte de
toute une vie, de toute sa vie.
Il apparaît bien que ces lignes furent écrites par le Général avant son arrestation, et
probablement bien avant. En se référant à une conversation au cours de laquelle le Général
affirma qu'il consacrait dorénavant sa vie à la "Cause", que désormais il ne s'appartenait plus
lui-même, conversation que l'on peut situer en Septembre ou Octobre 1942, il est probable
que le billet fut rédigé à l'époque où le Général DELESTRAINT prit la décision d'accepter le
Commandement de l'Armée Secrète, ou peu de temps après.
Enfin, s'il fallait confirmer cette théorie il conviendrait de faire remarquer que
ces lignes ont été écrites à l'encre, ce qu'un détenu de Fresnes n'aurait pu réaliser. Tout au
plus, aurait-il pu les griffonner au crayon, voire à la mine de crayon.
Il nous a semblé que chaque ligne, chaque mot apporte sa profonde signification. Ce
texte pourrait réfléchir l'image de cette vie exceptionnelle.
Il nous a paru possible d'utiliser ces lignes en tant que canevas du travail que nous
présentons, en essayant d'adapter certaines parties, certains chapitres, à une phrase, à un mot
relevés sur le papier retrouvé.
Cependant ce cadre reste dans une certaine mesure virtuel, car s'il nous sert pour bien
comprendre la personnalité de Charles DELESTRAINT, chacune de ses phrases, chacun de
ses mots ne peut s'appliquer à chaque partie, à chaque chapitre de notre travail.
Il convient donc ici d'en préciser la présentation.
Dans un premier temps, il nous a paru nécessaire de situer la Résistance française en
cet été 1942, son évolution depuis Juin 1940, sans omettre la Résistance extérieure; en ce qui
concerne la Résistance intérieure, on se doit de bien séparer, étant données leurs
fondamentales différences, celle de la Zone Non Occupée de celle de la Zone Occupée. Le
rôle de Jean MOULIN, son voyage à Londres, l'ouverture qu'il a su donner au Général de
GAULLE sur l'importance de la Résistance française en France métropolitaine sont pour
notre argumentation une base essentielle.
La délégation qui est conférée à Jean MOULIN par le Général de GAULLE ne peut se
dispenser de la création de l'Armée Secrète; ni bien entendu de la désignation de son chef.
Les circonstances qui amèneront celle du Général DELESTRAINT devront être étudiées en
détail, d'autant plus qu'elles sont controversées.
Au cours de la deuxième partie, nous présentons alors Charles DELESTRAINT, ses
origines, sa vie familiale, sa carrière militaire
interrompue par sa captivité au cours de la guerre 14-18, mais vite reprise par l'Ecole
supérieure de guerre et surtout l'option qu'il prend en 1923: l'arme blindée. Nous avons
essayé d'insister sur cet engagement total, d'abord par l'étude, puis par la conception qui se
dégage de son travail, de ses réflexions, de la prise de commandement d'un Régiment à
Vannes. Aussi lorsqu'il arrive à Metz pour commander une brigade de chars, la ligne qu'il
s'est tracée est absolument parallèle à celle du Colonel de GAULLE, le théoricien. Leur
travail en commun est fructueux.
Nous avons présenté la Campagne de France du Général DELESTRAINT sans
cependant développer les détails techniques des combats.
La troisième partie est consacrée à la vie de Résistance du Général DELESTRAINT;
il nous a paru capital d'insister sur la période 1940-1942, très mal connue, tellement mal
connue que certains ont pu déformer du tout au tout les convictions du Général au cours de ces
deux années. A moi, qui suis un témoin de cette période, il m'est donné de rétablir la vérité en
évitant de glisser vers la polémique.
Le Résistant choisi par son ancien subordonné, Charles de GAULLE, pour
commander l'Armée Secrète est le principal sujet de ces pages. Là, sont exposés les
efforts d'organisation du Général et de ses collaborateurs, mais nous avons dû insister
sur les difficultés, les embûches rencontrées qui ont marqué ces mois de commandement,
car elles sont essentielles pour la compréhension du comportement du Général, et de
Jean MOULIN, pour comprendre aussi l'importance qu'a revêtu leur voyage à Londres,
la crise aiguë de la Résistance française en Zone Sud au cours de ce printemps 1943.
Nous avons réservé la quatrième partie de notre travail aux arrestations, et
particulièrement à celle du Général DELESTRAINT. Cependant dans un premier chapitre, il
nous a paru indispensable de nous étendre sur la description de ce que nous avons appelé
"l'outil de la répression", particulièrement allemande, mais nous n'oublions pas la police
française et le rôle des ministres et fonctionnaires de Vichy. Les arrestations de Mars par
cette police française ont eu une répercussion considérable puisqu'elles ont permis aux
Allemands de tout connaître, ou presque tout, de l'Armée Secrète, et celà à cause
d'incompétences, d'imprudences, et de la trahison que constituait la politique vichyste. Il
fallait s'étendre sur cette période, bien que le Général et Jean MOULIN aient été alors à
Londres.
Enfin, cette partie se continue et se termine par la narration des évènements de Mai et
de Juin 1943 qui ont amené l'arrestation du Général, et de ce drame en lui-même. Notre
opinion y est clairement exposée quant aux responsabilités, ainsi que l'explication qui y est
proposée.
La cinquième et dernière partie de ce travail s'intitule; "Le Détenu". Elle se divise
en trois grands chapitres:
-La période de détention à Paris, interrogatoires, Neuilly/Seine, Fresnes, tribunal
militaire allemand de Paris.
-La déportation : Natzweiler,
Dachau
-L'assassinat.
Nous terminons par un bref aperçu des circonstances qui ont amené la connaissance en France de ce drame, des manifestations, assez rares, en souvenir du Général
DELESTRAINT,, puis le risque de l'oubli jusqu'en 1985, enfin les grandes réalisations en
faveur de la remémoration du Général, telle que l'entrée au Panthéon.
Cinquante années se sont écoulées depuis ces faits, depuis cette période tragique de
l'ocupation. Ceux qui ont pris, dans la Résistance, de si grandes responsabilités n'étaient pas
prédisposés à ces situations.
Un Jean MOULIN était destiné à poursuivre une belle carrière préfectorale, voire politique,
sans grand bouleversement. Sans la guerre.
Un Charles DELESTRAINT, déjà touché par le Cadre de Réserve, aurait continué sa
nouvelle activité à la direction des "Eaux minérales de St-Amand", respecté et estimé par
tous, mais gardant sans doute la nostalgie de sa vie militaire.
Un Joseph GASTALDO avait devant lui un avenir certain dans l'Armée en tant qu'officier
breveté, de même qu'un Henri FRENAY.
Un André LASSAGNE était promis aux plus hautes fonctions universitaires.
La guerre de 39-40, la défaite suivie de l'occupation par les Allemands des deux tiers
du territoire a transformé les mentalités, a bouleversé des vies, mais aussi a révélé des
natures d'exception.
J'ai eu la double chance de survivre à cette époque, après avoir connu Jean MOULIN,
Joseph GASTALDO, André LASSAGNE, Jean-François PERRETTE, et tant d'autres, et
surtout, avoir vécu quelques neuf mois avec Charles DELESTRAINT, au cours d'une époque
atroce sans aucun doute, mais, disons-le, indubitablement exaltante.
Ce faisant, j'espère aussi avoir apporté à l'Histoire une page modeste sans doute, mais
authentique, afin de mettre en lumière la personne du Général DELESTRAINT.
1 PARTIE
L'ARMEE SECRETE DE LA RESISTANCE
ET SON CHEF
I LA RESISTANCE en FRANCE de 1940 à 1942.
Les Causes qui meurent sont celles
pour lesquelles on ne sait plus mourir.
A- L' ABSENCE de TOUT ESPRIT de RESISTANCE de VICHY
La défaite de leur pays, dès la demande de l'Armistice, avait laissé les
Français terrassés, aussi bien écrasés militairement par l'Allemand qu'abattus moralement. La
plupart d'entre eux étaient frappés de stupeur, de découragement, d'inertie devant la ruine à
laquelle ils étaient très loin de s'attendre.
La Torpeur qui atteignait le plus grand nombre devant le désastre, devant les
difficultés secondaires à celui-ci, en rapport avec le ravitaillement, avec l'emploi, avec
l'habillement, le chauffage, du fait du pillage organisé de l'occupant, explique le désir profond
de recherche de protection manifesté par tant de Français auprès du vieux soldat, au visage
serein, placide, ouvrant ses ailes protectrices, paternelles, au peuple en déroute.
Dès ce premier abattement passé, par un réflexe humain spontané, bien des Français
cherchèrent à identifier les responsables. Ils en vinrent vite, la propagande gouvernementale
aidant, à condamner alors les dirigeants d'avant guerre qui les avaient amenés au désastre,
donc les hommes politiques de quelque bord fussent-ils. D'ailleurs cette attitude n'entraina
pas pour autant leur union. Henri Michel explique que dès que les Français "commencèrent à
se ressaisir, ce fut, non pour s'unir et faire front contre le malheur, mais pour ajouter de
nouvelles divisions et dissensions à celles, nombreuses et durables, que leur avait légué le
passé" (1).
1
Michel, Henri. Jean Moulin, l'Unificateur. Paris Hachette. 1971. 252 pages. Préface: page
10.
Curieusement beaucoup n'englobaient pas dans leur blâme les chefs militaires d'hier.
Très peu ont été alors stigmatisés par la presse, par l'opinion. Déjà, quand Paul Reynaud, le
25 Mai, a attaqué à l'Assemblée le Haut Commandement pour son inertie des dernières
années, le Maréchal a cru devoir défendre les généraux, pourtant responsables, en affirmant
l'entité de l'Armée: "l'Armée est une parce que fondée sur la discipline. Attaquer ses cadres...
c'est la diminuer aux yeux du pays"(2).
Ainsi, sous prétexte que l'Armée les couvrait ils étaient intouchables. Quelques grands
dignitaires de l'Armée, aveuglés par les honneurs de l'Après-Grande-Guerre, étaient pourtant
responsables de l'impréparation d'un conflit dont les prodromes étaient évidents. Ils en
avaient pourtant été largement avertis par un Service de Renseignements cohérent et efficace
(3).
Mais après le désastre, il leur avait suffi de faire allégeance envers le souverain du
moment, pour être blanchis, alors que les rares chefs qui voulaient continuer la lutte étaient,
eux, stigmatisés et rejetés, indignes de la grande famille "Armée".
Et l'on vit, dès l'été 40, nombre de manifestations militaires au cours
desquelles certains généraux d'armée, pourtant responsables de l'inertie des années 30, et
certains amiraux figés dans leur anglophobie séculaire, étaient comblés d'honneur. Mieux,
certains accédaient aux plus hautes fonctions gouvernementales de Vichy, dans la mesure où
ils approuvaient la solution de l'armistice, voire, bientôt, celle de la collaboration avec
l'ennemi; celui-ci occupait Paris et la plus grande partie du territoire; il pillait le pays; il ne
fallait pas en parler... Tous les officiers généraux ne partageaient pas cependant cette opinion
du confort immunitaire de leurs collègues responsables mais bien installés dans "l'ordre
nouveau". Certains étaient sévères dans leurs jugements, qu'ils ne pouvaient malheureusement
exprimer qu'en milieu privé.
Devant le peuple abasourdi, Pétain est bien incapable du moindre sursaut, pourvu
qu'on l'honore: "Sa légende l'auréole mais, comme toute légende, en simplifiant elle
dénature"(4). Convaincu par son entourage qui veut profiter du désastre pour régler ses
comptes, refusant de moins en moins à s'engager dans toute aventure incompatible avec son
âge et son tempérament, il s'installe dans ce confort de chef à moindre frais, hors de tout
esprit de Résistance.
Le rejet de cette notion de la part du premier gouvernement vichyste est aussi
explicable par la hantise viscérale, inhibante, de voir le chaos s'installer en France, dans le
cas où l'on continuerait la lutte en Afrique du Nord, ou dans quelque réduit. Elle est exprimée
par le Maréchal, dès le 13 Juin, en conseil :
2
Laure, Général. Pétain. Paris Berger-Lavrault. 1941. 437 pages page 430.
3
Paillole, Paul. Services spéciaux. Paris. Robert Laffont.1975. 567pages.( p.68 et suivantes)
4
Amouroux, Henri. La grande Histoire des Français sous l'occupation. T.1. Paris. Robert
Laffont.1977. 543 p. (p.43)
"Priver la France de ses défenseurs naturels dans une période de désarroi général,
c'est la livrer à l'ennemi c'est tuer l'âme de la France. Le renouveau français, il faut l'attendre
bien plus de l'âme de notre pays, que nous préserverons en restant sur place, plutôt que d'une
reconquête de notre territoire par des canons alliés, dans des conditions et dans un délai
difficile à prévoir" (5).
Ainsi, malgré la défaite des armes françaises, le Maréchal Pétain, chef historique,
entouré de son aréopage de militaires de hauts grades, souvent responsables de l'incurie de
l'Armée, voit en elle, ou en ce qu'il en reste, la sauvegarde de la Nation, devant les troubles
intérieurs. "Mais, écrit Paxton, ce n'était pas seulement des officiers qui redoutaient une
répétition de 1871". "Eviterons-nous la révolution ?, écrivait le Père Teilhard de Chardin le
18 Juin, Tout est possible après un tel choc" et de conclure. "Il fallut attendre Juin 1941 pour
que Vichy cessât vraiment de croire à une étrange collusion soviéto-nazie.." (6).
D'autres raisons pourraient être évoquées pour expliquer cette réserve chez le Maréchal et les généraux qui l'entouraient. Comme tout militaire de carrière, il était pétri de
l'histoire de l'Empire: "une autre expérience historique demeurait présente à l'esprit de
Pétain, celle de la Prusse vaincue en 1806, et dont la régénération fut précisément l'oeuvre de
la défaite..."(7).
Seulement quelques jours après Mers-el-Kébir, HITLER croit pouvoir profiter de
l'action de Vichy pour demander le 15 Juillet l'octroi de bases en Afrique du Nord. La lettre
de refus de Pétain est considérée ultérieurement comme le premier acte de "Résistance" de
Vichy aux exigences allemandes.. (8a) tout au plus opposition passagère aux prétentions du
vainqueur.
En fait, en cet été 1940, l'absence de toute résistance de Vichy face au Reich
victorieux trouve une explication naturelle en la conviction de tous les membres du
gouvernement de la défaite imminente de la Grande-Bretagne, et "Otto ABETZ qui vient
d'être nommé représentant de la Wilhemstrasse auprès des forces d'occupation en France,
croit que Vichy est prêt à un renversement des alliances après Mers el-Kébir"(8b)."Devant
l'empire britannique expirant," des cerveaux fertiles de Vichy, tirant des conclusions
géopolitiques hardies, de la vague d'anglophobie qui déferla après Mers-el-Kébir, virent
même la possibilité d'étendre les possessions coloniales aux dépens de la Grande-Bretagne"
(9b).
5
Ferro, Marc. Pétain. Paris Fayard. 1987. 787 pages. p.76.
6
Paxton, Robert.O. La France de Vichy. Paris. Editions du Seuil.(Traduction de Vichy France,
Old Guard and New Order: 1940-1944)- 366 pages. Prologue page 25.
7
Ferro, Marc. Pétain. Ibidem.
8a,8b
Paxton, Robert.O. La France de Vichy. Op.Cit. p.69 et suiv.
9
Paxton, Robert Ibid. p.64.
La réaction de certains ministres de Vichy devant le refus des Britanniques à toute
capitulation éventuelle est intéressante. Pour beaucoup d'entre eux, la défaite de l'Angleterre
est très attendue, imminente (10). Elle serait la démonstration de la qualité et de la lucidité de
la politique d'armistice et de collaboration naissante. Elle mettrait la France vaincue dans une
situation plus favorable aux yeux du vainqueur, au moins l'espèrent-ils. Yves BOUTHILLIER
exprime la surprise de certains ministres de Vichy, lorsqu'ils constatent la poursuite de la
lutte des Anglais, surprise au moins aussi désagréable que celle des Allemands, étant donné
que la politique de collaboration naissante s'appuyait sur la victoire aussi probable que
rapide de Hitler. Yves BOUTHILLIER en arrive à présenter cette volonté de poursuivre le
conflit, comme "le fanatisme implacable anglais" ou de "l'insondable orgueil gaulliste" qui
étaient à l'origine de la poursuite de la guerre (11).
Enfin, si l'âge du Maréchal le rend peu enclin à tenter l'aventure d'une résistance à
l'occupant, sa nature même ne l'incite guère à tout esprit offensif. JOFFRE soutint que, déjà à
Verdun, "il avait une tendance trop marquée et sans doute fonction de son tempérament à
n'envisager la défensive que comme la seule attitude à observer.". Ainsi le 23 Juin 1916, "il
envisageait l'évacuation de la rive droite de la Meuse" (12).
Encore sous le coup des évènements de Juin, de nombreux Français en suivant
les consignes du vieux Maréchal et de sa propagande en arrivèrent à renoncer à toute idée de
résistance devant l'occupation, et du même coup à condamner l'attitude du Général de Gaulle
et de la France Libre embryonnaire.
D'autant plus que le drame de Mers-el-Kébir, déformé dès la début par l'Amiral Gensoul -
nouvelle dépêche d'Ems- (13) apporte le prétexte à Vichy, par son représentant à Wiesbaden,
de demander au vainqueur d'aller plus loin que l'armistice sur le chemin de la
paix (14).
Le pli est pris. L'esprit de résistance sera absent de Vichy. Il faudra attendre
Novembre 1942, pour que quelques-uns le découvrent. Les "Services Secrets" de Vichy, avec
les Rivet, les Paillole constitueront dès le début, il est vrai, une réelle et efficace exception.
10
Déjà Weygand pendant la campagne de France avait déclaré à de Gaulle: "Lorsque j'aurai été battu ici l'Angleterre n'attendra pas 8 jours pour négocier avec le Reich": De Gaulle,
Charles Mémoires de Guerre Paris Plon.Tome I. 1954. 680 pages. p.45.
11 Bouthillier Yves. Le Drame de Vichy. T.1.Paris.Plon 1950. 320p
12
Maréchal JOFFRE. Mémoires. T.2.Paris Plon.1932.465 pages.p.213
13
Bell, P.M.H. "Prologue à Mers-el-Kébir"in Revue d'Histoire de la deuxième Guerre mondiale N 33 (Janvier 1959).
14
Robert O.PAXTON. La France de Vichy Op.Cit..p.67-68.
En un mot, l''absence de Résistance de Vichy est patent. Pour le nouveau gouvernement, tout se passe comme si l'essentiel est de changer de régime politique, sans
réaliser que l'ennemi occupe les deux tiers de la France. Paxton met l'accent sur cette
politique immédiatement appliquée: "En outre, écrit-il, de grands changements seraient
apportés à la vie publique française au plus haut de rebond contre le régime vaincu, en
présence d'une armée d'occupation, pendant qu'on attendait de négocier la paix avec un Hitler
victorieux. Quelle occasion pour les zélateurs éhontés du nouveau régime" (14-a).
Par contre, Henri Amouroux minimise l'incidence de Montoire sur le peuple français:
"Que Pétain ait rencontré Hitler ne choque vraisemblablement pas les Français tant sont
nombreux et importants les problèmes à régler. L'émotion nait à l'instant où Laval et la presse
parisienne inventent un Montoire à orientation presqu'uniquement politique, créant ainsi une
dynamique de la collaboration qui ne répond ni aux faits ni aux voeux de l'opinion" (14-b).
Au reste, le message retentissant prononcé par le Maréchal, dans lequel il prend partie
"J'entre dans la voie de la collaboration [..] dans le cadre d'une activité constructive du
nouvel ordre européen"(14-c) conforta les premiers Résistants de l'extérieur et de l'intérieur,
dans leur détermination à s'opposer aussi bien à Vichy qu'à l'allemand.
14-a
Paxton, Robert. O. La France de Vichy. Paris.Seuil 1973. Traduction française de "Vichy-
France Old Guard and New Order. 40-44." 366 pages. Préface p.41.
14-b
Amouroux, Henri. La Grande Histoire des Français sous l'Occupation. Tome 2: Quarante
Millions de Pétainistes. Paris Robert Laffont. 1977. 543 pages. p.514.
14-c
Allocution radiodiffusée du Maréchal PETAIN, du 30.10.1940.
Paxton, Robert. O. Op.Cit. p.82.
B LA RESISTANCE EXTERIEURE
"Quoiqu'il arrive, la flamme de la Résistance française ne doit pas s'éteindre
et ne s'éteindra pas." lance le Général de Gaulle, le 18 Juin 1940, dans son appel au micro de
la B.B.C, à tous ceux à travers le monde qui veulent continuer la lutte. Ainsi l'esprit spontané
de la Résistance à l'envahisseur s'est exprimé sur les ondes, dès le lendemain de la demande
de cessation de combats. Et certains viennent bien de tous les coins du globe. Oh! bien peu,
mais se joignent à lui certains militaires des trois armes, ou civils, évadés de France (15) ou
se trouvant dans un des territoires de l'Empire, ou recrutés parmi les troupes françaises du
Corps expéditionnaire de Norvège en transit en Grande Bretagne. Ou encore, ce fils de
Français vivant en Argentine depuis toujours, ne sachant pas un mot de notre langue, mais à
18 ans, il juge intolérable de savoir que Paris est aux mains des Allemands, il s'embarque sur
le premier bateau anglais qui part de Buenos-Aires, pour s'enrôler "chez de Gaulle"; A
Londres, il est mis dans une chambrée de F.F.L. bretons, et bientôt il parle leur dialecte,
croyant avoir appris le français...(15) Il s'est rattrapé depuis.
Ainsi naissent les Forces Françaises Libres. Aucune ressource, sauf des expédients
imprévus et vite épuisés, alimentent les caisses avant l'accord financier franco-anglais du 7
Août, tel ce diamant offert par un Syrien, ou ce cargo, chargé de bois précieux, d'amiante, de
manganèse, d'aluminium, se rendant de Marseille à Alger et détourné vers Gibraltar par Jean
Simon et Pierre Messmer, aidé du Commandant du navire, Humbert Vuillemin et de quelques
autres. Le fret vendu aux Anglais a permis à la France Libre de subsister pendant les trois
premiers mois (16).
Dans la logique des choses, le refus de l'armistice et de la mentalité collective des
Français Libres qui en est issue, possède une expression militaire, puisque le langage des
armes est celui qui doit se faire entendre en un tel moment, puisque celui qui parle "en
connaissance de cause" est un théoricien de la guerre moderne, puisqu'aucun chef militaire
aucun homme politique ne s'est levé en un tel moment.
Ainsi la Résistance française sera d'abord extérieure, surtout militaire et liée à la
Grande-Bretagne, seul pays libre, déterminé à poursuivre la lutte contre l'Allemand , à
résister.
15
Il s'agit d'un futur héros de la 2 D.B., actuellement membre de notre association "A la
mémoire du Général Delestraint".
16
Accoce, Pierre. Les Français à Londres. 1940-1941. Paris Balland. 1989. 328 pages. pages
67 à 81. Le général d'armée Jean Simon est l'actuel Grand Chancelier de l'Ordre de la
Libération.
Les regards de nombreux français se tournent alors, interrogateurs, vers Londres et la
France Libre, mais très peu d'entre eux, en cet été 1940, surtout après Mers el-Kébir, se
rangent sous sa bannière. La Résistance extérieure est minime mais elle existe.
Si Mers-el-Kébir est mal ressenti, les "trois glorieuses d'Afrique" marquent le
ralliement de la plus grande partie de l'Afrique Equatoriale Française et du Cameroun à la
France Libre: le Tchad le 26, Douala le 27, Brazzaville le 28 Août 1940.
"Leurs populations, leurs ressources et leur position stratégique de porte-avions
africain vers le Moyen Orient"(17) confortent grandement la Résistance extérieure.
A cette France Libre toute nouvelle, le Général de Gaulle a fatalement prévu
une structure militaire, dont un 2 bureau confié au Commandant DEWAVRIN (Passy) a
rapidement vu son domaine s'élargir à toutes informations, en privilégiant bien entendu tout
écho provenant de la France métropolitaine. "Il lui faudrait orienter l'opinion, recueillir des
informations de caractère non seulement militaire mais aussi politique et économique,
préparer la prise du pouvoir à la Libération" (18). Ainsi le lien avec la France ne sera pas
seulement celui des britanniques, déjà effectif avec l'I.S., pour le renseignement et le
S.O.E.(19-a) pour la subversion, ni plus tard avec l'O.S.S. américain.
Après avoir porté le nom de Bureau Central de Renseignements et d'Action Militaire
(B.C.R.A.M.), l'organisme de Passy s'appelera définitivement B.C.R.A., organisme purement
français, dont la vocation deviendra rapidement la liaison avec la Résistance intérieure.
Ainsi, la Résistance extérieure est fatalement une émanation militaire, bien que le
B.C.R.A. se dise démilitarisé (19-b), mais le chef de la France Libre, dans sa
solitude, ne pouvait-il initialement créer autre chose qu'une force militaire ? Par
contre, dit Serreulles: "dès Août 1940 de Gaulle vit très clairement que pour
s'imposer, il lui faudrait:
- disposer de territoires outre-mer,
- disposer d'une force armée,
- disposer d'un soutien de la population en France métro-politaine"(19-c).
17
Michel, Henri. Histoite de la Résistance en France Paris P.U.F 1 édition:1950. 10 éd.Mise à
jour.1987. 127 pages. page 8.
18
Michel, Henri. Ibidem. page 13.
19-a
I.S: Intelligence Service; S.O.E.:Special Opérations Executive.
19-b
Lacouture, Jean. De Gaulle. T.1: Le Rebelle. Paris Seuil. 1984 838 pages. p.573.
19-c
Bouchinet-Serreulles, Claude. Op.Cit. p.7.
C. LA RESISTANCE INTERIEURE
Le 24 Octobre 1940 se produit un évènement qui en contrebalançant l'effet
néfaste du drame de Mers-el-Kébir modifie le point de vue de Français encore indécis.
L'entrevue du Maréchal PETAIN et d'Adolf HITLER à Montoire choque nombre de Français.
Certes la célèbre photo de la poignée de mains passe difficilement (elle ne sera
publiée que 10 jours plus tard)(20). mais l'exploitation de la rencontre de Montoire en vue
d'une politique de collaboration permet de déterminer un choix: bien que la grande partie des
Français restent neutres, indécis, certains croient à la suprématie définitive de l'Allemagne et
à son régime, estiment que la collaboration est la seule solution pour la France. Cependant,
d'autres n'acceptent pas et choisissent en résistant le camp de la démocratie, de l'opposition à
la dictature et à l'oppression, le camp de la Grande Bretagne. Elle est seule à supporter le
poids de la guerre. C'est aussi le camp de de GAULLE, même si certains dirigeants de
Mouvements, surtout de zone sud, formuleront des réserves sinon des protestations quant à
l'emprise de celui-ci sur la Résistance métropolitaine.
Par contre, les militants de base, au plus profond des campagnes et des villes de
France, opteront toujours pour l'Unité de la Résistance, extérieure et intérieure. Ils écouteront
toujours "les Français parlent aux Français" de la B.B.C., prépareront sans cesse les coups
de mains, les maquis, le débarquement, en murmurant ou en criant "Vive de Gaulle".
De son coté, le général de GAULLE veut que la France Libre soit considérée comme
une alliée du Royaume Uni et non comme sa dépendance. De plus en plus il s'incarne dans le
destin de la France bien au delà de la seule étiquette militaire. Il comprend tout l'interêt qu'il
tirera d'une rapide prise de contact avec la Résistance intérieure, suivie de liens plus étroits
evec elle. Mais en 1940 et 1941, en dehors de certains réseaux, les deux Résistances
françaises n'ont pas les moyens de mener ensemble leur mission.
20
Amouroux, Henri. La Grande Histoire des Français sous l'Occupation. Tome2. (Quarante
millions de Pétainistes). Paris R.Laffont. 1977. 549 pages, page 513.
1 La Morphologie de la Résistance intérieure.
Les premiers actes de Résistance ont été aussi nombreux que spontanés, individuels,
mais ils avaient le mérite d'une expression, d'une révolte: ainsi le refus du préfet d'Eure-et-
Loir de signer le protocole allemand reconnaissant la culpabilité des Sénégalais dans le
massacre des femmes et des enfants de St Georges/Eure le 17 Juin 1940, allant jusqu'à la
tentative de suicide. Ainsi le message d'adieux de ce général de Chars de Combat à ses
compagnons de lutte, le 8 Juillet suivant dans lequel il les adjure de ne pas baisser les bras:
"Si nous nous comportons en Français, et non avec une mentalité de chiens battus ou
d'esclaves, si nous savons vouloir, la France ressuscitera un jour du calvaire présent."
Prises de position précoces de ces deux hommes appelés à se rejoindre dans le combat
clandestin.
Les formes de Résistance, dès 1940 , sont très diverses:
Les Réseaux souvent d'une implantation diffuse concernent surtout l' évasion, le
renseignement; parfois restreints, parfois développés, ils sont souvent en rapport avec le
S.O.E, l'I.S.
Les autres formes peuvent aller de la propagande élémentaire au graffiti, du tract
rédigé sommairement, ou de l'interminable discussion du café du Commerce -d'ailleurs
bientôt abandonnée dès la sérieuse divergence-, à la simple écoute de l'émission de la B.B.C
"les Français parlent aux Français". Mais la rédaction ou distribution du journal clandestin, la
mise sur pied du réseau clandestin, ou la participation au Mouvement de Résistance réalisent
de façon objective le désir d'aider celui qui poursuit le combat, le Français Libre, l'Anglais,
l'allié.
Cependant, pour éditer une feuille clandestine, pour apporter ce concours à l'aviateur
britannique dans son évasion, pour se lancer dans le renseignement, il apparait indispensable
de s'organiser, de trouver le papier, la rotative, de constituer une filière d'évasion, de former
un réseau de renseignement, de pouvoir joindre l'agent du B.C.R.A., du S.O.E..., enfin de se
préparer au combat.
a-La Presse
Un des premiers réflexes du Résistant est de faire connaître aux Français ce que la
Presse de Vichy ne lui dit pas, ce que l'on apprend par les émissions de la B.B.C., de
transmettre les informations des différents fronts, de l'Est, de Lybie, de l'Extrème-Orient, des
bombardements sur l'Allemagne, informations de la Résistance, soutenir l'espoir du public, en
lui parlant de la libération et de l'éviction inéluctable du gouvernement de Vichy. Les
journaux clandestions sont très nombreux, plusieurs milliers. Ils sont quelquefois à l'origine
de certains mouvements qui parfois créent leur feuille. Difficultés nombreuses pour se
procurer le papier, l'encre dont la consommation est énorme. Il faut souvent changer de
rotatives, parfois même de locaux(21).
21
Michel, Henri. Op.Cit. Chapitre VII. pages 61 à 70.
b- L'évasion.
Les filières d'évasion se créent spontanément, dès Juin 40 en Zone occupée,
principalement à Paris pour faciliter le départ vers la zone non occupée des blessés français
prisonniers et campés, sinon "parqués à la Croix de Berny", en leur apportant des vêtements
civils, le matériel nécessaire, les guides et renseignements adéquats en vue de traverser la
nouvelle ligne de démarcation(22).
Dans le Nord principalement, les réseaux d'évasion s'organisent -nouveau lever de
rideau après les mêmes scènes vécues lors de la guerre 14-18- ; tout est déjà en place.
L'esprit de Résistance reste intact. Dès l'occupation allemande, bien des Français de
Picardie, d'Artois recueillent des soldats britanniques blessés, les soignent avant de les
évacuer vers la Zone Sud, grâce à une chaine d'évasion rapidement organisée. Les faubourgs
de Lille, La Madeleine et Marquette deviennent vite des centres d'évacuation. Maurice
Dechaumont en est un des premiers artisans. Citons cette filière bientôt reprise par le
Médecin belge Albert GUERISSE dit Pat O'Leary, spécialisé dans l'évasion des aviateurs
alliés. Grâce à lui, plus de 600 militaires anglais, américains ou français libres peuvent
retourner en Grande-Bretagne, jusqu'à son arrestation en Mars 43(23). A partir de 1942,
l'évasion par l'Espagne sera plus organisée, mais toujours dangereuse étant donnés les risques
accrus dès que les Allemands occupent la Zone Sud, et certains faux passeurs âpres au gain.
c- Le renseignement.
Le Renseignement demande dès le début d'entrer en liaison avec la Grande-
Bretagne ou la France Libre, c'est à dire d'être en rapport avec les groupes britanniques d'I.S.
ou de S.O.E opérant en France, ou avec le S.R.de la France Libre du Commandant Passy,
avant qu'il ne devint le B.C.R.A. La liaison initiale avec Londres doit être maintenue par
Radio-émetteur. L'exemple le plus frappant est celui du Réseau de Renseignement le mieux
structuré, le plus efficace, malgrè les trahisons qui l'ont décimé, celui organisé en Zone Nord
par Gilbert RENAULT, alias Rémy. Il a su raconter l'odyssée de son réseau, la Confrérie
Notre Dame, avec autant d'émotion que de vérité et d'humour, dans ses livres parus dès
l'après-guerre(24).
22
Noguères, Henri et coll. Histoire de la Résistance en France Paris. R.Laffont. Tome I. 1967.
573 pages. p.44. Témoignage recueilli par les auteurs.
23
Mac-0rlan, Pierre. L'Histoire de Pat O'Leary Paris Amiot-Dumont. Coll. Visages de
l'Aventure. 145 pages.
24
Rémy. Mémoires d'un Agent de la France Libre. Monte Carlo. Raoul Solar.1947. 516 pages.
et du même auteur: Le Livre du Courage et de la Peur. Paris Raoul Solar. 1947: 2 Tomes:
218 p. et 160 pages.
d- Le sabotage.
Très rapidement, en Zone occupée, la volonté de résister à l'Allemand se concrétise
par des actes isolés de sabotage. Dès Août 1940, des câbles sont coupés à Rennes, à Nantes,
à Royan.. Un jeune homme de dix-neuf ans est exécuté par les Allemands, début Septembre
pour sabotage à La Rochelle.. Les destructions de matériel servant à l'effort de guerre
allemand seront constants jusqu'à la Libération et connaîtront une croissance considérable.
Les ouvriers des usines travaillant pour l'armement allemand ont vite appris à saboter le
matériel dans la mesure où ce préjudice peut passer inaperçu aux yeux des vérificateurs.
Bien entendu, le sabotage des voies ferrées aura le privilège d'être très rapidement
considéré comme l'une des armes stratégiques de la Résistance. Il parviendra à être structuré,
planifié, en fonction du réseau ferré français et deson emploi par les Allemands à des fins
militaires.
e- Les armes à la main.
Chaque mouvement, chaque Résistant, dès le début, a envisagé de s'opposer à
l'occupant en un combat les armes à la main.
Mais devant l'Allemand en zone occupée, tout acte direct, chacun le sait, est réprimé
par un réflexe de brutalité immédiate et définitive. Toute action de rébellion armée ne peut
être, au début de l'occupation, qu'isolée et équivaut à un suicide.
Les Français en sont conscients dans leur immense majorité.
Il convient donc de limiter la résistance armée à sa préparation. Le plus souvent à titre
individuel. On camoufle des armes, on les entretient, on attend.
En zone non occupée, certains militaires, dans l'espoir d'une reprise éventuelle du
combat, ont camouflé des armes. Certaines de celles-ci seront cependant remises aux
Allemands, fin 1942, sur ordre des généraux BRIDOUX et DELMOTTE. D'autres, bien peu,
seront transférées à des maquis à partir de 1943.
D'autres officiers, tellement rares, comme le Général DELESTRAINT, entretiennent
leurs anciens subordonnés dans un esprit de Résistance en vue de la reprise de la lutte.
Dès l'invasion de l'U.R.S.S. par l'armée allemande, le Parti Communiste Français se
rallie aux quelques petits groupes qui refusaient de limiter leur action à la propagande du
parti. Le Comité directeur décida alors d'avoir recours à l'"Action Immédiate", quelles que
fussent les représailles encourues. Le premier attentat contre un officier allemand eut lieu en
Août 1941.
Mais les mouvements envisageront, surtout à partir de 1942, de créer des groupes
paramilitaires structurés; ils constitueront l'Armée Secrète par leur fusion. Ils seront appelées
à recevoir une formation valable, en vue d'un combat adapté aux circonstances, à la guérilla.
Cette forme de résistance, cette instruction sera progressivement prise en mains par le
B.C.R.A.
2 Les Mouvements de Résistance de la Zone Sud.
De l'esprit de poursuite de la guerre, d'aide aux alliés, d'opposition à la
politique de Vichy, tant en ce qui concerne le défaitisme du Maréchal ou l'engagement dans la
collaboration, que le remplacement rapide des valeurs démocratiques par des données
totalitaires et racistes, naissent des réseaux, des mouvements de vocations diverses. Dans la
zone sud, libre de l'occupation allemande jusqu'en Novembre 1942, l'organisation de ces
groupes trouve s'avère moins difficile et bénéficie davantage d'aides, de complicités.
Certains fonctionnaires y participent. Bien peu au début, leur nombre est appelé à s'accroître.
Les trois principaux mouvements méritent que l'on s'y arrête:
a- Combat.
Parmi la poignée de résistants de la première heure, il convient de faire une
mention particulière à l'un d'eux..
Dès Juillet 1940, à Marseille le Capitaine Henri FRENAY, prisonnier évadé
précocement, contacte ses premiers compagnons: le docteur RECORDIER, le lieutenant
CHEVANCE d'un dévouement à toute épreuve. Il jette sur le papier le schéma initial de la
structure du premier Mouvement de Résistance, appelé à devenir "Combat", parfaitement
structuré.
Le capitaine Henri FRENAY a des dons d'organisation exceptionnels, et il le sait. Il
est méticuleux. Aucun détail de structure, d'élaboration n'est laissé au hasard. Il a même le
souci de constituer des archives. Il prend avec lui des hommes décidés, CHEVANCE,
BOURDET, de BENOUVILLE, anciens militaires ou déçus de l'Action Française. Tous anti-
allemands. Peu d'entre eux respectent encore PETAIN.
"Le spectacle de la résignation, de l'acceptation des Français de Zone Sud le consterne. Il
pense qu'il faut faire quelque chose pour réveiller la conscience nationale. La formation
d'officier d'Etat-Major, son goût de l'organisation font que, dès ses premiers pas, il dessine
avec une précision remarquable ce que sera le Mouvement qu'il entend créer." dira ALBAN-
VISTEL(25).
Le Mouvement "Combat" est issu de la fusion du Mouvement de Libération Nationale
d'Henri FRENAY et Berthie ALBRECHT (au départ bulletin d'informations devenu Vérités)
avec le Mouvement des Démocrates Chrétiens: "Libertés", dirigé par François de
MENTHON et P.H.TEITGEN. "Combat" aura la vocation de formation des cadres de la
Résistance(26). Les trois secteurs principaux du Mouvement "Combat" sont: le R.O.P.
(Recrutement, Organisation, Propagande) le Renseignement, le Choc.
25
Alban-Vistel. La Nuit sans Ombre. Paris-Fayard. 1970. 641 pages. p. 53 à 59.
26
Michel, Henri. Histoire de la Résistance en France. Op.Cit. pages 17 à 19.
Le Choc, groupe d'action, constitue l'embryon des formations paramilitaires de ce
mouvement; ceux-ci seront formés à partir de Juin 1942, et appelés "l'Armée Secrète" de
Combat. Il convient d'ajouter dans le cadre de l'"Action Immédiate", les "groupes francs",
organisés par Renouvin.
Un autre secteur fort intéressant -il retint d'ailleurs l'attention de Jean MOULIN- est nommé
N.A.P.: Noyautage des Administrations Publiques, dirigé par Claude BOURDET.
D'abord issu du N.A.P., la Résistance-fer dont le but est de s'occuper du sabotage des
voies férrées sera autonome.
Nous aborderons plus loin les rapports de "Combat" avec la Z.Nord.
"Combat", précise Henri MICHEL, recrute d'abord et surtout parmi "les cadres
techniques, officiers, ingénieurs, industriels, fonctionnaires, intellectuels".
- Dès l'origine la direction du Mouvement ne se réfère pas à de GAULLE, d'autant plus
que bien des adhérents, même des responsables, gardent pour le Maréchal un respect
insensiblement attenué au fur et à mesure que s'estompera l'illusion du double jeu du chef de
l'Etat. Une certaine nostalgie n'en demeure pas moins chez quelques-uns. Progressivement, le
ralliement à de Gaulle se fait, grâce d'abord aux contacts que crée Jean MOULIN, grâce au
désir profond de la base, mais aussi après le premier voyage à Londres d'Henri FRENAY, en
Septembre 1942. L' adhésion de celui-ci ne sera jamais totale, d'autant plus qu'il garde l'amer
souvenir de n'avoir pas pu obtenir, lors de ce séjour londonien, le commandement de l'Armée
Secrète.
b- Libération. (Sud)
Créé à Clermont-Ferrand par Emmanuel d'ASTIER de la VIGERIE, CORNIGLION-
MOLINIER (arrêté, puis évadé vers la France-Libre), CAVAILLES, (fusillé en 42 par les
Allemands en Bretagne), Lucie et Raymond AUBRAC, qui marqueront toute la Résistance
française par leur dynamisme et leur dévouement, le mouvement "Libération" se structure sur deux idées directrices: l'anti-fascisme, mais en s'étayant sur le syndicalisme.(27)
"Libération" prend contact plus rapidement avec de GAULLE, par Yves
MORANDAT dès Janvier 1942, par Jean MOULIN, enfin par d'ASTIER lui-même, qui, en
sous-marin, rejoint l'Angleterre dès Mars 1942.
L'option politique, socialiste, de "Libération" n'est pas exclusive; on y voit trois
tendances non communistes, celle de la C.G.T. alors confédéré avec Robert LACOSTE et
FORGUES, celle de la C.F.T.C. avec Marcel POINBOEUF, celle de la S.F.I.O. avec Pierre
VIENOT et A. LAURENT. Raymond et Lucie AUBRAC ont su en élargir les options.
27
Michel, Henri. Ibidem. p.19-20.
ALBAN-VISTEL a bien exprimé les différences de tendance des mouvements , telles
qu'aurait pu les constater Jean MOULIN à son arrivée début 42. Par exemple: " tandis que
"Combat se montrera lent à définir son orientation, que "Franc-Tireur" exprimera une vague
idéologie de gauche à la fois laïque et jacobine, "Libération" affirme d'emblée sa volonté de
rénovation des structures sociales et économiques dans le sens d'un socialisme dont les lignes
de force restent à définir"(28).
Mais, bientôt installés à Lyon, les responsables de "Libération" avaient le souci de ne
pas limiter leur action à affiner l'idéologie du mouvement. Devant la réalité de l'occupation
des deux tiers de la France par l'Allemand, diffuser des informations, tant politiques de la
France, que militaires du conflit, par la presse clandestine constituait leur vocation.
La préparation à la Résistance armée sans être leur motivation initiale, apparaissait
aux dirigeants de "Libération" comme un objectif indispensable voire fondamental, au fur et à
mesure que les mois passaient. Surtout lorsqu'au début du printemps 1942, Jean Moulin
expliqua l'importance de l'intégration des groupes armés de la Résistance dans le concert des
forces alliées. D'autant plus, que dans le même temps commençaient à se structurer les
formations paramilitaires de "Combat".
Aussi, l' exécutif du mouvement prit de l'importance en se composant de trois
branches principales:
1-Le journal, avec Rochon puis surtout Louis-Martin CHAUFFIER.
2-L'action politique avec Bordier.
3-L'organisation des groupes paramilitaires, confiée à Raymond AUBRAC. L'esprit positif de
ce dernier, son passé d'officier de réserve l'amènent à entreprendre et à mener à bien cette
tâche, en respectant l'esprit de "Libération", c'est-à-dire en s'appuyant sur la base sans
renoncer à la connotation révolutionnaire.
En Juillet 1942, au retour du 1 voyage de d'ASTIER, un Comité directeur fut institué,
avec: Délégué général: d'ASTIER; responsable militaire: AUBRAC; responsable politique:
Brunschwig.
La présentation de "Libération" ne serait pas complète, si n'était pas cité le nom
d'André LASSAGNE, professeur d'Italien au Lycée du Parc de Lyon. Issu de ce mouvement,
il sera une des grandes figures de la Résistance. Il saura, tel GASTALDO pour "Combat",
servir la Cause en servant le Général DELESTRAINT, sans aucune restriction.
Des contacts ont été pris par CAVAILLES, au cours de l'été 1941 avec "Libération-
Nord" de la Zone occupée, dont nombre de membres sont socialistes. Mais étant données les
conditions de la vie clandestine très différentes d'une zone à l'autre, la fusion n'a jamais pu se
réaliser.
28
Alban-Vistel. La Nuit sans Ombre. Paris. Fayard. 1970. 641 pages.
Pages 76 à 78.
Quelques mois plus tard, Emmanuel d'ASTIER et Henri FRENAY se rencontrent pour
la première fois, à Lyon. L'idée d'une fusion est à écarter; les vocations, les milieux sociaux
des dirigeants, du recrutement sont souvent peu compatibles, apparait-il à d'ASTIER. Et
pourtant, dans bien des quartiers, dans bien des campagnes, les militants de base des
mouvements se connaissent, sont souvent prêts à la fusion s'ils ne l'ont pas déjà réalisée.
Celle des groupes paramilitaires deviendra bientôt effective, et sera applaudie par cette base
lorsque Jean MOULIN la prêchera.
c- Franc-Tireur
Mouvement originellement lyonnais, "France Liberté" voit le jour dès le 20 Novembre
1940, 145 rue Vendôme. C'est là qu' autour d'une table se réunissent Elie PEJU et
J.J.SOUDEILLE, qui ont quitté le parti communiste en 1930, CLAVIER qui a renoncé de
suivre le Pétainiste VALOIS, Antoine AVININ de "La Jeune République". Tracts,
organisation de manifestations d'étudiants comme celle, monstre, du film "Le juif Suss" à la
Scala le 5 Mai 1941. C'est aussi l'occasion de rencontrer d'autres opposants à Vichy (29).
Ce même mois est présenté au groupe un alsacien replié à Lyon, Jean-Pierre LEVY,
dont le dynamisme, le dévouement font l'unanimité. On ne se contente plus d'éditer des tracts,
on édite le journal "Franc-Tireur" fin 1941; c'est un tel succès que le mouvement prend alors
le nom de son journal (30).
Dès Mars 42 celui-ci sera pris en mains par Georges ALTMANN/Chabot du
"Progrès". Des noms bientôt célèbres, et qui seront souvent cités viendront s'ajouter à ceux du
premier groupe: Henri Deschamps de Miribel, professeur courageux de La Martinière,
PETIT/Claudius, Albert BAYET, Yves FARGE.
Si tous les membres du comité directeur de "Franc-Tireur" sont "très politisés",
hormis J.P.LEVY, "ils sont unanimes à tenir en méfiance le Rouge et le Noir et gardent à
l'endroit du communisme officiel une solide rancoeur", constate ALBAN-VISTEL(31-a). Il
est même étonnant de constater que si certains communistes se sont introduits dans les équipes
dirigeantes des deux premiers mouvements, jamais aucun militant de ce parti n'entrera à
"Franc-Tireur" au moins dans l'équipe dirigeante. La base sera, elle aussi, très comparable à
celles de "Libération" et de "Combat".(31-b)
"Franc-Tireur" s'implante, en dehors de la région lyonnaise, à Clermont-Ferrand,
Toulon, Montpellier, Limoges, Toulouse...
Si, lors de la fusion des groupes paramilitaires des trois grands mouvements, ceux de "Franc-
Tireur" sont presque inexistants, ils se sont bien rattrapés en créant des maquis dès la fin
1942, et surtout début 1943 lorsque sera institué le S.T.O., en Vercors, dans l'Ain et dans le
Sud-Ouest.
29
Alban-Vistel. Ibidem. p. 98 à 105
30
Michel, Henri. Ibidem . p.20.
31-a
Alban-Vistel. Ibidem.
31-b
Veillon, D., Le Franc-Tireur. Paris Flammarion, 1977, 367pages
d- France d'abord.
Les trois grands mouvements de la Zone Sud seront appelés à absorber les petites
formations de Résistance, lorsque sera constitué le Comité de Coordination en Novembre
1942. Cependant, quelques exceptions seront prévues par Jean MOULIN. "France d'abord" en
sera une, du fait des missions importantes que cette formation rend à l'ensemble de la
Résistance, par ses services spécialisés.
Créé à Lyon, par André BOYER, (32)fin 1941, il a été repris par Georges COTTON
et le Colonel SCHWARTZFELD. Il sortit de milieux intellectuels et militaires et en dehors de
Lyon, "rayonna sur l'Ardèche, le Gard et la Drôme", rapporte Henri MICHEL (33).
"France d'abord" prend en mains le logement, les emplois pour les Résistants, la
confection des faux papiers, le service technique des plans, de la photogravure, les
microfilms, service du journal, service réparations radio, police, P.T.T etc. D'ailleurs ce sera
"France-d'abord" qui mettra à la disposition de HARDY les relevés de cartes, les plans de
chemin de fer, les notices sur l'utilisation des explosifs(34-a). Ajoutons à cette énumération
un service de renseignements nommé Dupleix, et des corps francs qui sous le nom de
"Templiers" opéreront des coups de main sur les chemins de fer.
On comprend que Jean MOULIN, dans sa manne provenant de Grande Bretagne, ait
tenu à en faire profiter ce groupement, à l'inverse de certains autres de la zone non occupée,
parfois pas moins développés, mais relevant davantage de l'association clandestine. Le
Général de GAULLE leur demanda, au cours d'un discours radiodiffusé, de rejoindre les trois
grands grands mouvements de cette zone(34-b). Aucun subside n'aidera d'ailleurs ces petits
groupements en dehors, répétons-le, de "France-d'abord".
32
Noguères, Henri. Histoire de la Résistance en France.T.2 Paris Robert Laffont. 1969. 7O2
pages. p. 464.
33
Michel, Henri Op.Cit. p.20.
34-a
Déposition de Georges Cotton du 9.06.1948. Second procès Hardy
34-b
Passy, Souvenirs, Tome 2. Op.Cit. p.133.
3 Les Mouvements de Résistance de la Zone Nord.
Les conditions d'implantation de la Résistance en Zone Occupée sont
radicalement différentes de celles de la zone Sud. L'échec de la fusion de Libération-Sud
avec Libération-Nord en est une cause. Christian PINEAU a bien compris les difficultés
inhérentes à ces conditions, lorsqu'il s'est rendu lui-même en Zone non occupée pour
maintenir le regroupement des syndicalistes, et il croit voir chez les chefs des deux plus
grands mouvements de cette zone un sentiment de supériorité par rapport à ceux de Z.N. Il
l'explique par l'illusion entretenue par certains -dont Henri FRENAY- du "double jeu de
nombreux membres du gouvernement de Vichy". Il en conclut que la coordination réelle des
mouvements des deux zones semble difficile(35).
Autre tentative: en décembre 1940, Henri FRENAY rencontre à Vichy le capitaine
Robert GUEDON, qu'il a connu à l'Ecole de guerre. Ce dernier a monté un service de
renseignements en Normandie, véritable réseau qu'il appelle "l'Organisation Nationale de la
Résistance", l'O.N.R.
Frenay arrive à le convaincre d'être le chef pour la Zone occupée de l'extension de son
mouvement, dénommé encore "Mouvement de Libération Nationale". Cette filiale est à créer
de toutes pièces. Guédon arrivera à un certain résultat à Paris, en Normandie et en Bretagne,
en Champagne, dans les Ardennes, dans le Pas de Calais, etc. Ce seront les "groupes
Robert". C'est par lui que sont recrutés François MORIN, Jacques LECOMTE-BOINET,
Jacques DHONT, Henry INGRAND et bien d'autres(36). Christian PINEAU présenté à lui, le
juge efficace, mais imprudent.
Au reste, ses groupes de Normandie qui se structurent déjà en dizaines et trentaines,
sont décimés déjà en Novembre 41 par la Gestapo. Mais, le plus vaste coup de filet qui
atteint la filiale se produit entre le 2 et le 6 Février 1942, par la trahison de DEVILLERS.
LECOMTE-BOINET a pu échapper à ces larges rafles et cherche à réorganiser la succursale
de Combat en Zone Nord, dont il se sent toujours le responsable.
Dans ce but, il va rencontrer Henri FRENAY à Lyon. Celui-ci renonce à reconstituer ce qui
vient d'être détruit à Paris, et conseille à son représentant de ne pas y repartir. Il y a de quoi
faire pour développer "Combat" en Zone Sud. Si INGRAND accepte (après avoir été arrêté à
Paris et relaché) de rester en Zone Sud, LECOMTE-BOINET, déçu, refuse, retourne en Zone
Occupée, où il va créer son mouvement sur les ruines de "Combat-Z.N"(37).
35
Pineau Christian. La Simple Vérité. Paris Phalanx. 1983. 589 pages. p.104.
36
Noguères, Henri. Histoire de la Résistance en France. Op.Cit. pages 443 à 445.
37
Noguères, Henri. Ibidem. page 479.
a- Ceux de la Résistance. (C.D.L.R.)
Ainsi, sur ces ruines de "Combat-Z.N." s'édifie le C.D.L.R. Pas tout de suite: après
avoir essayé à nouveau, mais vainement, de réssusciter Combat-Z.N., auprès de BOURDET
en l'absence de FRENAY, LECOMTE-BOINET a la chance de voir arriver à lui quelques
éléments de valeur, dont le jeune Pierre ARRIGHI, plein de dynamisme et d'initiatives
heureuses. Ce sera le responsable militaire et le Secrétaire général du C.D.L.R.
Ce nouveau mouvement, créé officiellement en Octobre, a pu conserver non seulement
les positions anciennes de Champagne, mais y faire de nouvelles adhésions. Il en sera de
même à Paris, avec l'aide des anciens camarades de Sciences-Po. de Pierre ARRIGHI. Un
groupe est créé dans le Nord(38). "Il disposait, dès la fin de 1942, de groupes militaires et
d'un réseau de renseignements...des groupes francs à Poissy, à Aubervilliers et dans le
7 Arrondissement", précise Henri MICHEL.(39)
b-Ceux de la Libération.C.D.L.L.)
Ancien pilote de chasse de la Grande Guerre, Maurice RIPOCHE fait distribuer un
ordre du jour en Août 1940, véritable appel aux armes, auprès des officiers aviateurs. Le
Mouvement se crée ainsi, avec l'aide d'abord du Service de Renseignements de l'Air de
Vichy, ensuite du S.R. Guerre. Le mouvement s'occupera de la fabrication de faux papiers et
d'évasions, puis des groupes para-militaires et des questions intéressant la S.N.C.F.(40).
Arrêté en Mars 1943, RIPOCHE sera exécuté à Cologne en Juillet 1944. Ses
successeurs seront tour à tour appréhendés : COQUOIN, MEDERIC qui se suicidera, le
colonel GINAS (41). Pendant une période, ce mouvement essayera d'avoir un prolongement
en Zone Sud.
C.D.L.L. apportera son aide au Général DELESTRAINT lors de ses séjours parisiens.
38
Noguères, Henri. Ibidem p.479-480.
39
Michel, Henri. Op. Cit. p.26.
40
Beuchon, Pierre. in Ceux De La Libération . Souvenirs de Guerre. (Août 40 à fin Juillet 43).
Plaquette remise par l'auteur.
41
Michel, Henri. Ibidem. p.27.
c- Libération-Nord.
Christian PINEAU a réuni des responsables syndicaux qui affirment leur opposition à
la politique du gouvernement du Maréchal. Tous leurs collègues d'avant guerre ne partagent
pas leur point de vue. Louis BERTIN et BELIN sont devenus Vichystes. La réunion, rue de
Verneuil chez Christian PINEAU a lieu le 15 Novembre 1940.(42) Le manifeste du
Syndicalisme français sera diffusé.
Quinze jours plus tard, le 1 décembre, "tombe" le premier numéro du journal
clandestin "Libération". Il paraitra chaque semaine, le dimanche, jusqu'à la Libération.
Christian PINEAU en a assuré la rédaction tant qu'il a été présent. Il tape lui-même ses
articles à la machine au Ministère du Ravitaillement. Jean TEXCIER prendra la suite.(43)
Le mouvement "Libération Nord" recrute donc dans les milieux syndicalistes et
socialistes. Christian PINEAU et Robert LACOSTE ont le mérite de le structurer, de réunir
en un comité directeur des Résistants qui sauront maintenir l'organisation après les
arrestations de Mai 43. Ce comité réunira outre PINEAU et TEXCIER, RIBIERE, Louis
VALLON de la S.F.I.O., G.TESSIER de la C.F.T.C., NEUMEYER et SAILLANT de la
C.G.T. , les trois derniers ayant signé le manifeste.
Libération-Nord reste indépendant et veut garder son caractère propre en refusant de
fusionner avec les "groupes Robert", ou avec l'O.C.M. (44)
Par contre,"la Voix du Nord" s'intègre à lui. Ce mouvement s'est constitué à peu près
en même temps qu'a paru le journal clandestin du même nom. Fondée par Natalis DUMEZ,
l'abbé LEMIRE et Jules NOUTOUR, cette organisation s'occupera d'évasion, de faux papiers,
de sabotage, de noyautage de la police; leur groupe "La Madeleine" est rattaché au réseau de
Pat O'Leary(45).
42
Pineau, Christian. Op.Cit. p. 88-89.
43
Pineau, Christian. Ibidem page 89.
44
Michel, Henri. Op.Cit. page 29.
45
Noguères, Henri. Op.Cit. Tome I. page 401.
Mais "Libération-Nord" ne se contente pas d'une idéologie politique ou syndicale.
Christian PINEAU est entré en contact avec la France Libre par l'intermédiaire de Rémy. Il
peut en Février 1942 se rendre à Londres où il rencontre le Général de GAULLE et lui
confirmer l'importance de la Résistance en France, des forces syndicalistes, voire politiques.
Le mouvement désormais relié à Londres recevra une aide financière et matérielle.
"Libération-Nord" peut ainsi diffuser dans l'ensemble de la Zone occupée, et avoir
dans chaque région des groupes paramilitaires dont l'ensemble est fort bien commandé par le
Colonel ZARAPOFF.
Ainsi, sur le plan militaire l'organisation se structure assez remarquablement. Les
contacts londoniens ont permis un développement, pour certains inattendu. Même dans les
régions les responsables militaires sont des officiers de haut grade: le général Audibert est
responsable de la région Ouest; le général Lugand, puis le général FAUCHER commande le
sud de la Loire; le général CHALLE le Centre; le général BRUNCHER le Nord (46-a).
Lorsqu'en Avril 1943, le général DELESTRAINT rencontrera les responsables
militaires de la zone nord, il appréciera les formations du Colonel ZARAPOFF.
Ce mouvement doit son développement tant au niveau politique que militaire à la
détermination de certains hommes et particulièrement de Christian PINEAU qui n'a pas hésité
à se rendre très précocement à Londres. Les contacts privilégiés qu'il a pu avoir avec de
GAULLE et le B.C.R.A. ont permis au mouvement d'avoir des liaisons radios et aériennes,
un apport de matériel plus rapide. Mais grâce à son dynamisme, Christian PINEAU a voulu
contacter les autres organisations des deux zones. De son fait, le travail de coordination en
zone Nord a été très avancé à l'arrivée en France de la mission Arquebuse-Brumaire.
Malheureusement pour la Résistance en général et pour Libération-Nord en particulier, il
tombera dans une souricière à Lyon, le 3 Mai 1943 (46-b).
46-a
Michel, Henri. Ibidem. p.29
46-b
Pineau, Christian. Ibidem. p.12 à 15.
d- L'Organisation Civile et Militaire. (O.C.M.)
Un premier groupe, dit de la rue Logelbach, dès Septembre 1940, réunit des hommes
décidés tels que LEFAUCHIRON, SOUCHERE, GUERRY et surtout un industriel d'une forte
personnalité, Jacques ARTHUYS. Il comporte aussi des militaires, les colonels TOUNY et
HEURTEAUX qui contactent des amicales régimentaires (47).
La rencontre de ce groupe avec celui de la Confédération des Travailleurs
Intellectuels depuis Août 1940 et autour de Maxime BLOCQ-MASCART, SAINTE-LAGUë
est à l'origine de la constitution de l'Organisation Civile et Militaire.
Des personnalités parisiennes y adhèrent, tels Jacques-Henri SIMON, avocat au
Conseil d'Etat, de même que des industriels, des commerçants, des universitaires, des
fonctionnaires, quelques militaires. Des éléments de "droite", ayant eu avant guerre peut-être
des affinités avec l'Action Française, les Croix de Feu ou le groupement Valois, mais qui se
sont toujours opposés à Vichy, et n'ont jamais adhéré à quelque sorte de totalitarisme que ce
soit. Certaines personnalités de "gauche" y figurent, tel l'avocat REBEYROL. Leur
dénominateur commun est un patriotisme exigeant, avec désir "de libérer la France d'abord,
lui donner ensuite des institutions qui garantiront sa grandeur retrouvée" (48).
La diffusion de l'Organisation est rapide dans toute l'étendue de la Zone Occupée. Il
s'implante à de hauts niveaux dans de nombreux ministères parisiens, P.T.T., Travaux publics,
Agriculture, Travail, Intérieur, dans le haut personnel administratif, à la Cour des Comptes,
au Centre d'Information Interprofessionnelle (49).
Au cours du dernier trimestre 1941 des changements se produisent; en Septembre-
Octobre, le général RIEDENGER remplace à la tête des groupes paramilitaires le Colonel
HEURTEAUX, appréhendé par la Gestapo. Le 21 décembre, ce sera le tour de Jacques
ARTHUYS. L'O.C.M. sera commandé dorénavant par le Colonel TOUNY/Langlois, qui a
structuré auparavant le 2 bureau du mouvement, même en prenant contact avec les Services
Spéciaux de Vichy. L'organisation prend alors une extension accrue tant sur le plan militaire
que civil: troupes de combat, équipes de sabotage, publications, faux papiers, renseignements
(Réseau Centurie) (48). Le groupe "Maintenir" le rejoint (50); les groupes de province se
multiplient dans le Pas-de-Calais, les Vosges, l'Aisne (51).
47
Noguères, Henri. Ibidem p.152 et 228.
48
Calmette, Arthur. L'O.C.M. Paris P.U.F. 1961. 228 pages. p.33 à 45.
49
Michel, Henri. Ibidem p.30.
50
Noguères, Henri. Ibidem T.2. p.235.
51
Calmette, Arthur. Ibidem p.117.
e- Francs-Tireurs et Partisans (F.T.P.F.). Le Front National.
Les groupes armés du Parti communiste avaient pris le nom d' Organisation Spéciale.
Ensuite, ils devinrent l'organisation armée du Front National, pour s'en tenir finalement, en
1942, à la dénomination de "Francs-Tireurs et Partisans Français". Obéissant aux ordres du
Comité Militaire du Parti Communiste, les F.T.P.F. sont, en fait, la formation militaire du
Front National (52).
Au reste, de direction communiste le Front National se veut rassembleur, souhaite unir
sous sa bannière le plus grand nombre de Français décidés à lutter contre l'Allemand.
D'ailleurs, son action s'étend sur les deux zones, bien que son extension est moins sensible en
Z.S. L'intention du Parti Communiste ést de "coiffer toute la Résistance française déjà
existante" (52). Mais si individuellement des Résistants connus adhérèrent à ce "Front", tels
que Yves FARGE, Georges BIDAULT et bien d'autres, les mouvements de Résistance des
deux zones protestent devant des débauchages qui se multiplient (53).
Les Francs-Tireurs et Partisans sur l'ordre du Comité militaire du P.C. emploient la
méthode du harcèlement de l'Allemand, sans se soucier des représailles sur la population,
prévoyant que de cette même population excédée et concernée surgiront des masses nouvelles
de combattants volontaires.
Mais le Général de GAULLE, au cours d'une allocution radiodiffusée le 23 Octobre
1941, demande à ceux qui emploient cette tactique de harcèlement d'attendre le jour J. afin d'
éviter d'exposer les combattants actuellement désarmés. "Au contraire, précise-t'il, dès que
nous serons en mesure de passer à l'attaque, les ordres voulus seront donnés" (54-a Dès ce
moment, la question de l'attentisme est posée. Elle fera l'objet de nombreuses prises de
position.
D'ores et déjà, le Général de GAULLE se présente aux combattants des Mouvements
de Résistance comme leur chef. Cette allocution arrive à un tournant de l'action du Général,
qui dès à présent a l'intention de prendre en mains la Résistance française intérieure, comme
il est le chef de la Résistance extérieure.
52
Noguères, Henri. Ibidem Tome 2. p.159.
53
Michel, Henri. Op. Cit. p.31.
54-a
De Gaulle, Général. Mémoires de Guerre. T.I. Paris Plon. 1954 680 pages. Page 228.
Ainsi, le général de Gaulle pensait-il s'appuyer sur la Résistance
intérieure, sur l'opinion publique en France ? C'est l'avis de Jean Lacouture qui étaye
son opinion sur l'affirmation de Nicholas Wahl, professeur à l'université de New
York.(54-b).
Henri Frenay (54-c) et d'autres le contestent: ils pensent que de Gaulle
n'a pris conscience de la Résistance en France qu'après la rencontre avec Jean
Moulin, ou pire, après le débarquement du 8 Novembre.
Il est vrai qu' il ignorait presque tout d'elle avant l'arrivée de Jean Moulin (54-d).
Même après, bien des choses lui échappaient comme l'a remarqué Christian Pineau en
Mars 42. Il désire s'informer des conditions sociales et syndicales qui sont à la base
de certains mouvements de Résistance, bien que sa formation militaire ne l'y ait pas
préparé (54-e). Mais Il veut connaître cette France profonde que lui font découvrir
Moulin, Brossolette, Pineau... Ce ne sont pas les reproches qui apportent une
évolution, mais les informations apportées. Le problème se posera pour le Général
Delestraint. Grâce à Christian Pineau, de Gaulle rédigera son manifeste politique.
De Gaulle a compris qu'en France métropolitaine, "prenant position contre
l'Armistice donc contre le régime de Vichy qui en est issu, la Résistance prend une
couleur politique en même temps qu'une orientation patriotique, elle insiste sur la
nécessaire restauration des libertés républicaines" (54-f).
-La comparaison des mouvements de Résistance entre Zone Nord et Zone Sud est
différemment interprétée: Henri Michel constate qu'en Zone occupée l'exercice de la
Résistance est certes plus périlleux. Mais trouvant une quasi unanimité elle y
rencontre plus de complicité. Etant plus précoce elle est plus étoffée (54-g). Par
contre, Passy estime que les difficultés que rencontre la Résistance en Zone occupée
entrainent un développement bien moins important et surtout un retard par rapport à la
Zone Sud (54-h). Lacouture insiste surtout sur les difficultés de la Zone occupée, et le
manque d'archives constituées (54-i).
54-b Lacouture, Jean. Op.Cit. p.412.
54-c Frenay, Henri Op.Cit. p.232 à 235.
54-d Lacouture, Jean. Ibidem p. 569-570.
54-e Pineau, Christian. Op.Cit. p.157 à 160.
54-f
Michel, Henri. Histoire de la Résistance en France. Paris PUF. 1987. 127 pages. p.16.
54-g Michel, Henri. Ibidem p.23.
54-h Passy, Colonel Op.Cit. p. 136.
54-i
Lacouture, Jean. Ibidem,572-573.
D. JEAN MOULIN.
1 -Jean Moulin, chargé de mission, arrive en France.
Go..Go..Go..
A ces injonctions, trois Français jaillissent du bimoteur Armstrong Withley de la
R.A.F. qui, depuis l'Angleterre, les amène au dessus des Alpilles. En cette nuit du 1 Janvier
1942, à trois heures trente, sont ainsi parachutés, "blind", ce qui signifie dans le jargon de la
R.A.F.: sans équipe de réception, trois hommes en mission (55), trois Français Libres:
- Jean MOULIN, appelé Rex par le B.C.R.A., saute le premier. Il s'agit du délégué du
général de GAULLE pour la Zone Sud, non occupée, représentant du Comité National
Français de Londres.
Il se reçoit mal, dans un marais, loin du point fixé, loin de ses deux compagnons qu'il ne
rejoindra qu'un peu plus tard.
- Raymond FASSIN, alias Capitaine Barsac, pseudo: SIF, officier de la France Libre, du
B.C.R.A. Il a terminé sa longue formation en Angleterre. Il est parfaitement prêt à l'action. Sa
mission: organiser en Zone Sud, le S.O.A.M. (Service des Opérations Aériennes et
Maritimes). Il doit, de plus, devenir l'officier de liaison du B.C.R.A. auprès du Mouvement
"Combat" de la Zone Sud.
Officier intelligent et dynamique, il rendra des services exceptionnels à la Résistance
intérieure.
L'atterrissage s'est bien effectué. Il a eu le temps d'enterrer son parachute avant de rejoindre
ses deux compagnons.
- Hervé MONJARET, provient aussi de la France Libre, du B.C.R.A. alias Jacques-André
Le Goff, pseudo SIF W. En fait ce W explique la fonction de MONJARET. C'est le diminutif
de Wireless Telegraphy soit Service Radio. Ainsi MONJARET est un "Radio" rattaché à Sif.
Ayant bien atterri, il va rejoindre Jean MOULIN et FASSIN, pour s'en séparer quelque temps
(55). L'appareil émetteur s'est brisé au cours de l'atterrissage.
Malgrè cela, les trois compagnons, après quelques péripéties, peuvent commencer
leur mission.
Celle de Jean MOULIN aboutira à l'unification des Mouvements de Résistance, et en
corollaire à la formation de l'Armée Secrète de la France, après qu'aura été appelé à
l'organiser et à la commander le Général DELESTRAINT (général Vidal).
55
Monjaret, Hervé. Témoignage paru in Miroir de l'Histoire N 172 Avril 1964.
p.426.
La date de son parachutage dans les Alpilles, il existe une divergence d'après les auteurs:
Monjaret dans son récit, Serreulles dans sa conférence comme Henri CALEF et Jean
Lacouture dans leurs ouvrages, s'accordent pour la nuit du 31 Décembre au 1 Janvier. Par
contre, Daniel Cordier, Passy et Laure Moulin penchent pour la nuit du 1 au 2 Janvier.
2 Jean Moulin et la Résistance intérieure..
Il n'est pas question, ici, de revenir sur la vie politique de Jean MOULIN, avant
guerre. Est bien connue aussi son inflexible attitude, lorsque, préfet d'Eure-et-Loir, le 17 Juin
1940, quelques heures après l'entrée de la Wehrmacht à Chartres, il eut à refuser de signer le
protocole allemand accusant les troupes sénégalaises, qui avaient défendu Chartres, de viols
et de meurtres de femmes et d'enfants. On sait aussi que des violences de la part de certains
Allemands ont été exercées sur sa personne pour le faire céder. Qu'incarcéré, il a tenté de se
suicider au cours de la nuit suivante en se tranchant la gorge avec un débris de verre.
Ramené à la vie, Jean MOULIN veut reprendre son poste de Préfet d'Eure-et-Loir,
pour défendre ses administrés face aux empiètements allemands de toutes sortes. Il intervient
auprès des autorités d'occupation à de multiples reprises. Face à eux, il en arrive à défendre
le gouvernement, malgrè son sentiment que "l'armistice est un instrument de soumission à
l'ennemi" (57).
C'est le 2 Novembre 1940 que le préfet Jean MOULIN est révoqué par le
gouvernement de Vichy, sur une dénonciation comme administrateur favorable au Front
populaire et à la République. Son départ souleva des regrets unanimes.
Jean MOULIN met tout de suite à profit cette mise en congé. Après avoir
longuement réfléchi aux circonstances du moment et mesuré les risques que comporte pour la
France la soumission à l'Allemagne nazie, il tient à faire le lien entre la France Libre du
Général de GAULLE et les mouvements de Résistance en France métropolitaine. Dans ce but,
il tient à se rendre à Londres dans un avenir indéterminé mais d'ici là, à établir le bilan de la
Résistance en France afin d'en faire le rapport au Général quand il pourra le joindre (58).
D'abord, profiter d'être en Zone occupée pour se rendre à Paris. Il réalise ce projet très
rapidement, puisqu'il y arrive le 16 Novembre, ayant terminé ses fonctions de préfet le 15. Il veut
règler quelques affaires pour "prendre la température" de la Zone occupée, retrouver ses amis, tel
Pierre MEUNIER, l'ancien secrétaire de Pierre COT. Il lui demande de prendre contact avec les
réseaux, les petits groupes de Résistants qui peuvent déjà exister. Il insiste auprès de MEUNIER pour
qu'un rapport soit établi dans ce sens. Il va partir en Zone non accupée où il menera une enquête sur
les groupes clandestins existants. Mais d'ores et déjà, il exprime le voeu qu'une liaison ultérieure soit
établie entre les mouvements de Résistance des deux zones (59).
57
Cordier, Daniel. Jean Moulin, l'inconnu du Panthéon. .Ed.J.C.Latès. Tome 1..1989 880
pages. Préface p.20.
58
Cordier, Daniel Ibidem. p.22.
59
Moulin, Laure. Jean Moulin. Paris Presses de la Cité. 1982. 380 pages. p.175.
Il prend contact avec plusieurs de ses anciens collègues du ministère qui semblent
favorables, sinon dévoués à la cause de la Résistance.
Est-ce par l'un d'eux que son intention de se rendre en Grande Bretagne est connue ?
Quoiqu'il en soit, dès le 9 décembre une note signée du Ministre de l'Intérieur le 12, enjoint la
police de surveiller l'ancien préfet et de l'interdire de quitter le territoire. Jean MOULIN
arrive en décembre en zone non occupée, où, officiellement, il résidera dans le midi, dans sa
famille, jusqu'en Septembre 1941, époque à laquelle il partira pour Londres.
Il rencontre des amis sûrs: Louis DANIELOU, qui va rejoindre la France Libre, le
Commandant MANHES à Cagnes/Mer. Il l'envoie en mission à Paris auprès de Pierre
MEUNIER, toujours dans l'espoir d'avoir des informations sur les groupes de Résistants de la
Zone Nord. Il rencontre aussi son ancienne secrétaire, Madame Antoinette SACHS, dont il
sera question à plusieurs occasions(60).
Il décide de passer dans la clandestinité. Sous le nom de Joseph Mercier, il parcourt
le midi à la recherche de groupes de Résistance, de renseignements à transmettre au Chef de
la France Libre lorsqu'il le verra, concernant la vie clandestine de certains Français décidés
à poursuivre la lutte.
Mais Jean MOULIN tient d'abord à parler à des responsables de la Résistance de la
Zone non occupée.
Lors d'un nouveau séjour à Paris en Avril 1941, Jean MOULIN y reprend son enquête
pendant 10 jours. A l'exception de "Ceux de la Libération", s'il a peu de contacts avec les
représentants des organisations de la Zone occupée, il peut cependant s'en faire une opinion.
Il rencontre Frédéric MANHES, Pierre MEUNIER, et l'ami de celui-ci, CHAMBEIRON.
De retour en Zone sud, il répond à une convocation près la cour de Riom, afin
d'apporter son témoignage au dossier de Pierre COT. Il en profite pour rencontrer à Vichy le
Colonel GROUSSARD. Par MANHES à Cagnes, il obtient des informations sur l'O.C.M. de
la zone occupée (61).
Par le pasteur BROWN et le docteur RECORDIER de Marseille, il entre en contact
avec Henri FRENAY, chez ce praticien. Henri FRENAY situe cette rencontre en Juillet 1941,
qui dure plusieurs heures. Il fait l'historique du mouvement qu'il dirige, explique sa structure,
brosse à Jean MOULIN les différents postes du "Mouvement de Libération Nationale", insiste
sur le financement difficile. Jean MOULIN l'interroge sur l'extension du mouvement, sur les
autres organisations clandestines de cette zone. Il apprend ainsi l'existence de "Libération",
de "Libertés"
60
Moulin, Laure. Ibidem. Le nom de la Secrétaire de Jean Moulin est écrit par Madame Laure
Moulin: Saxe, alors qu'il semble bien qu'il s'écrive: Sachs.
61
Calef, Henri. Op. Cit. p. 197 à 199.
Il ne manque pas d'avoir une entrevue avec le fondateur de ce dernier mouvement,
François de MENTHON. S'il prend contact avec des responsables de "Libération", il lit les
premiers numéros du journal de ce mouvement, le premier paru en Juillet 1941 (62).
Par MANHES, MOULIN a pu obtenir un passeport au nom de Joseph Mercier et, par
Pierre COT qui est réfugié aux U.S.A. un soi-disant ordre de mission pour s'y rendre, sous
prétexte de "reprendre ses cours à l'Université de Columbia". Mais il lui manque un visa de
sortie que seule une autorité préfectorale est habilitée à lui délivrer. Il se rend donc à la
Sous-préfecture de Grasse, à un jour et à une heure sans affluence. Il insiste tellement pour
obtenir ce visa pour les U.S.A., insolite en une telle période auprès du fonctionnaire, que
celui-ci ébranlé, après avoir refusé, quitte la pièce pour demander l'avis de son supérieur.
MOULIN en profite pour trouver le tampon adéquat sur le bureau et l'appliquer sur son
passeport. Lorsque le préposé revient pour confirmer le refus de son chef, il se lamente avant
de sortir (63).
3 -Le premier Voyage à Londres de Jean MOULIN.
Les formalités se terminent. A Marseille, Jean MOULIN, sous le nom de Joseph
Mercier, se présente le 29 Août au consulat espagnol pour le visa de transit, et à celui du
Portugal, puisque Lisbonne est la première étape. C'est le Mardi 9 septembre qu'il passe à
Cerbères en Espagne après un contrôle sévère.
Au cours de son séjour à Lisbonne, en Octobre, Jean MOULIN commence le rapport
qu'il termine sans doute à Londres. Il le destine d'abord au général de GAULLE en priorité,
ou, si les évènements en décident autrement, aux autorités britanniques. Ce rapport est
intitulé:
"Rapport sur les activités, les plans et les besoins des groupes formés en France, en vue de
l'éventuelle libération du pays".
par Jean MOULIN, Octobre 1941 (64).
Sa lecture fait apprécier l'argumentation précise, l'insistance sur les points essentiels.
Certes, Jean MOULIN se réfère surtout aux trois Mouvements qu'il a pu contacter -
uniquement en zone non occupée- : Liberté de François de MENTHON, le M.L.N. de Henri
FRENAY et Libération [Sud]
D'abord le but essentiel: La libération de la France. Le titre pris par chacun de ces
trois mouvements en est la preuve. Et "comme corollaire, adhésion à la cause britannique et à
la cause du général de GAULLE."
62
Cordier, Daniel. Op. Cit. p. 30-31.
63
Moulin, Laure. Op. Cit. p. 187.
64
Texte intégral du rapport: Annexe 1/1. (Laure Moulin, p.199..)
(ou Calef p.400)
Au reste, ce texte insiste largement sur les "activités militaires". Dans ce domaine, il
devient capital en ce qui concerne la place qui sera réservée à la future Armée Secrète, dans
les discussions entre de Gaulle et Jean MOULIN, quelques jours plus tard. En effet, en dehors
des activités de propagande qu'il est loin de minimiser -il insiste sur l'importance de la
presse clandestine- il s'étend sur les activités militaires, en les qualifiant de "problème
principal". Ces activités incluent aussi le Renseignement, donc la liaison radio avec Londres,
la réception des armes et leurs dépôts.
Il a cette phrase qui peut paraître banale lorsque l'on connaît la participation
importante des Français à la Libération de leur pays, mais qui en 1941 comporte une réelle
lucidité:
"Les Mouvements croient que si la France peut compter sur l'aide infiniment puissante
et appréciable de la Grande-Bretagne, il incombe aux Français d'essayer, par dessus
tout, de se sauver eux-mêmes, ou tout le moins, d'apporter leur contribution à leur
sauvetage final."
Il sait que de nombreux Français qui auraient désiré, en Juin-Juillet 1940, rejoindre les
Forces Françaises Libres n'en ont pas eu la possibilité. Ils attendent l'occasion de "secouer le
joug". "Il serait fou et criminel" de ne pas avoir affaire à ces troupes de volontaires, pouvant
constituer une "armée organisée de "parachutistes" sur place". Voilà donc l'essentiel du
programme à proposer au général de GAULLE. Etant donné que dans ce rapport Jean
MOULIN a laissé entendre que les trois mouvements contactés par lui, s'ils ont eu quelques
difficultés à trouver un terrain d'entente lors de leur première rencontre, l'ont adopté. Il y est
précisé une formule commune le 5 Septembre qui prévoit l'indépendance des mouvements
dans la Presse, mais une seule organisation dans le domaine militaire.
Ce programme arrive à point et s'accorde avec le désir du Général de GAULLE de
s'appuyer plus complètement sur la Résistance intérieure qu'il voudrait mieux connaître.
A Londres fin Septembre, un responsable du S.O.E., le capitaine PIQUET-WICKS a
remarqué sur les listes d'attente de personnes désirant se rendre en Grande-Bretagne ce
double nom Joseph Mercier-Jean Moulin transmis par le consulat de Lisbonne. Il a percé la
personnalité de ce candidat, et l'a signalé au S.R. de l'Etat-Major particulier du général de GAULLE. Le 20 Octobre, une note de ce Service de Renseignements demande au capitaine
PIQUET-WICKS pourquoi ce haut fonctionnaire français n'est pas encore arrivé. Cette
démarche détermine l'ordre de faire venir le plus tôt possible Jean MOULIN en Grande-
Bretagne.
Le 21 Octobre ou 22 Octobre, un avion venant de Gibraltar le dépose à Bournemouth.
Il passe quelques jours au camp d'internement du Patriotic School, où les services anglais,
supputant l'importance du personnage lui proposent d'abord de travailler pour eux. Mais,
interrogé par PIQUET-WICKS, il confirme son désir d'être présenté au général de GAULLE,
et que le rapport qu'il a terminé lui est destiné. D'ailleurs le Vendredi 24 au soir arrive le
commandant Passy qui vient prendre contact et l'emmène à son hôtel, l'hôtel de Vere Gardens.
Le Samedi 25, un officier du B.C.R.A. le conduit 4 Carlton Gardens. C'est le
Commandant Passy qui l'introduit dans le bureau du général de GAULLE. Charles de
GAULLE qui vient justement de ressentir davantage le poids de la Résistance intérieure, à
l'occasion du massacre de Chateaubriant.
La date de la première rencontre entre Moulin et de Gaulle comporte aussi quelques
variations selon les rapporteurs: Henri Calef s'en tient au Vendredi 24 Octobre(64-a).
le Samedi 25 pour Cordier (64-b). Les détails que donne Piquet-Wicks et qui sont
rapportés par Laure Moulin (64-c) sont précis:, ce serait le 24 que Piquet-Wicks
aurait eu un entretien avec lui, qu'il l'aurait ensuite accompagné à l'hotel de Vere et lui
aurait dit qu'un officier du B.C.R.A. viendrait le chercher le lendemain matin, donc le
Samedi 25. En fait c'est Passy qui l'introduit auprès de de Gaulle.
Bien que personne n'ait eu d'informations précises sur ce qui a été dit au cours des
deux heures de ce premier entretien, on peut affirmer avec Claude BOUCHINET-
SERREULLES, que "l'étincelle jaillit entre les deux hommes Chacun a pris la mesure de
l'autre"(65). Sans doute Jean MOULIN aura développé les points essentiels de son rapport:
les activités, les projets et les besoins des mouvements de Résistance, en insistant sur
l'unicité absolue que devra présenter l'organisation militaire (66-a). Le général aura d'autant
plus apporté son accord qu'il y voit pour l'avenir de la France, un atout supplémentaire, face
aux difficultés qu'il rencontre à cette époque vis à vis des alliés.
Les rencontres entre de GAULLE et Jean MOULIN se poursuivent au cours de la
semaine du 27 Octobre au 2 Novembre, et au delà. L'ancien préfet, en tant qu'administrateur et
gestionnaire, insiste sur les besoins importants de la Résistance métropolitaine française,
besoins financiers particulièrement, comme en communications radios. On évoque déjà
l'armement ultérieur.
Le général et Jean MOULIN estiment que dans un premier temps, il convient de
procéder à la coordination des mouvements et des actions disperséess et que celle-ci ne peut
se réaliser qu'en étant suscitée par le haut, c'est à dire par le Comité National Français
(C.N.F.) institué le 19 Septembre 1941. Dans la mesure où les mouvements acceptent d'être
aidés militairement et financièrement, ce sera le représentant du C.N.F., donc de de Gaulle,
qui présidera les destinées du Comité de Coordination.
64-a
Calef, Henri Op.Cit. p. 207.
64-b
Cordier, Daniel. Op.Cit. p. 36.
64-c
Moulin, Laure. Op.Cit. p 214.
65
Bouchinet-Serreulles, Claude: De Gaulle et la Résistance Intérieure. in Revue de la France
Libre. N 269. 1 trimestre 1990. p.7.
66-a
Cordier, Daniel. Op.Cit. p. 50-51.
Lorsque le principe de la coordination sera accepté par tous, viendra rapidement le
moment d'en venir à la fusion des groupes paramilitaires de ces organismes en une Armée
Secrète dont le chef dépendra directement du Comité National Français.
Il apparait donc utile de commencer ce regroupement en un comité de coordination
des mouvements, d'abord par la zone non occupée, puisqu'elle seule possède des mouvements
contactés à ce jour et que les risques y sont nettement moins importants. Il en sera de même
pour la fusion des groupes paramilitaires. Après ce rodage qui aura valeur d' expérience, ce
sera très rapidement le tour de la zone nord. Cette progression semble avoir été exprimée à
cette époque par le Général de GAULLE.
Le rôle de l'organisation militaire de la Résistance intérieure semble considérable, en
tant que "parachutistes déjà en place", encadrés, ayant une mission définie, pratiquant une
"guérilla".
- Malgrè la formation d'officier breveté qu'est de Gaulle, technicien en stratégie de
chars de combat, il insiste sur le fait que :"la seule forme de guerre à en attendre
[était] donc la guérilla"(66-b).
D'autre part, loin de former des bandes ne répondant qu'à un parti, ce qui constitue un
risque évident avec le Parti Communiste, l'organisation armée de la Résistance aurait aussi la
mission au moment de la victoire de "maintenir l'ordre et assurer la transition entre les deux
régimes" (67).
Si les mouvements se chargent du recrutement de ces forces armées métropolitaines et
de leurs encadrements subalternes, le général de GAULLE en revendique l'organisation et le
commandement, au sein du Comité National Français; A Londres, le général de GAULLE a
l'avantage de transcender la situation et d'être à même d'intégrer cette armée de l'Intérieur
dans l'ensemble des forces alliées. C'est donc lui qui organise et commande au sommet, tout
en déléguant ses pouvoirs, à bon escient, à un commandant en chef sur place, de son choix.
Le lundi 3 Novembre, le chef de la France Libre demande à Jean MOULIN de devenir
son représentant personnel en France. Il sera "le seul à être investi d'un tel titre, chargé d'un
tel honneur". La lettre autographe que de GAULLE lui fait porter quelques jours plus tard est
ainsi rédigée:
"Je désigne Jean Moulin comme mon représentant et comme délégué du Comité
National Français pour la zone non directement occupée de la métropole. Il a pour
mission de réaliser dans cette zone l'unité d'action de tous les éléments qui résistent à
l'ennemi et à ses collaborateurs. Il me rendra compte directement de l'exécution de sa
mission" (68-a).
66-b
De Gaulle, Général. Mémoires de Guerre. Tome I. L'Appel. Paris Plon. 1954. 680 pages.
p.235.
67
Rapport de Jean Moulin: Annexe 1/1.
68-a
Calef, Henri. Op. Cit. p.210-211.
Le 4 Novembre 1941, le général de GAULLE et Jean MOULIN se mettent d'accord
sur l'importance qu'il y aura à séparer dans chaque mouvement l'organisation proprement
politique de l'organisation militaire. Et cette notion apparait évidente, du moment où Jean
MOULIN avait constaté à la suite de son enquête, que les motivations des mouvements
pouvaient diverger sur certains points, tout en gardant des options communes, notamment sur
l'action anti-allemande.
Les militants de base d'une organisation ou d'une autre n'entrent souvent pas dans les
subtilités politiques, mais il n'est pas possible de courir le risque de voir apparaître des
discordes dans les groupes paramilitaires, où seul l'esprit de lutte en vue de la libération du
pays et du renversement du gouvernement collaborationniste doit intervenir.
Maintenir une frontière entre le politique et le militaire semble donc logique,
principalement en ce qui concerne les groupes paramilitaires appelés à la fusion.
Jean MOULIN, homme de formation politique, se fait un défenseur convaincu de cette
notion. DELESTRAINT l'intégrera d'autant plus qu'il est pétri de la notion du but à atteindre.
-D'après Daniel Cordier (68-b), Jean Moulin fait découvrir à de GAULLE au cours
des discussions les deux dangers que les mouvements pourraient faire courir à la
France Libre: soit qu' un grand mouvement résultant d'une fusion pourrait revendiquer
une légitimité en Métropole en occultant la France Libre, soit que des bandes soient
levées par un pouvoir féodal, le Parti Communiste par exemple. Dans l'un ou l'autre
cas, "le Général ne puisse plus contrôler ni l'une ni l'autre de ces forces
paramilitaires". Aucun autre auteur n'a apporté cette information.
-Cordier fait allusion aussi aux communistes, dont Jean Moulin, à son arrivée à Londres, a
signalé le "volte-face" depuis le 22 Juin.(68-c):
"Il a toujours été convenu que l'Armée Secrète doit être en prise directe avec
Londres dont elle reçoit et exécute les ordres." écrira Jean MOULIN dans son
rapport du 7 Mai 1943.
Il est aussi convenu que les Forces Françaises Libres, par l'intermédiaire du
B.C.R.A. apportera toute l'aide possible et principalement assurera les liaisons entre
Londres et les organisations, par l'envoi d'officiers, de radios.
Le général de GAULLE fixe les objectifs de l'action militaire; Daniel CORDIER les
rapporte ainsi:
"1 - Opérations d'ensemble en cas de débarquement venu d'Angleterre."
"2 - Opérations locales réalisées en conjonction avec des éléments venus
d'Angleterre."
"3 - Opérations locales réalisées avec des éléments pris sur place. (matériel et
moniteurs envoyés de Londres)."
"4 - Utilisation des forces militaires pour prise de possession des pouvoirs civils."
68-b
Cordier, Daniel. Ibidem. p. 52.
68-c
Cordier, Daniel. Ibidem p. 33.
"Toutes ces opérations, ajoute-t'il de sa main, se déclenchent sur l'ordre personnel du Général
de Gaulle" (69).
Certains ultérieurement ont été étonnés, sinon choqués, que le Général s'attribue le
commandement suprême des forces de la Résistance. Un chef s'impose. MOULIN, après avoir
"jaugé" de Gaulle pendant ces nombreuses semaines, estime que c'est lui le chef de toutes les
Résistances. Ces forces doivent être unies, et devenir un atout valable aux yeux des alliés.
"C'est vous, mon Général, qui devez les prendre en main", lui dira son délégué avant
de le quitter (70).
-D'après Lacouture, le Général de Gaulle aurait apprécié en Jean Moulin trois
qualités pour lui dominantes: le préfet qui incarne "l'Etat", son opposition aux
Allemands dès le 17 Juin 1940, son réflexe de joindre la France Libre (70-a). "Mais
aussi, ajoute de Gaulle dans ses Mémoires en se souvenant de ces journées d'échange
avec son délégué plein de jugement, voyant choses et gens comme ils étaient, c'est à
pas comptés qu'il marcherait sur une route minée par les pièges des adversaires et
encombrée des obstacles élevés par les amis" (70-b). Ces derniers mots pourraient
fort bien être appliqués au Général Delestraint.
Quelques considérations:
- De Gaulle désirait très vite s'appuyer sur la Résistance intérieure. Il en était
conscient dès le début, mais ne savait ni ne pouvait en connaître toute l'importance,
malgrè les informations apportées parfois par Rémy. Passy lui remet des rapports
donnant des informations souvent indirectes.
Avec Jean Lacouture, on peut parler de la naissance du "gaullisme
intérieur" en 1940; De Gaulle en est conscient. Mais les contacts avec la France
résistante sont rares. Il est avide de toutes informations directes (70-c). En ce qui
concerne la Zone Nord il savait peu de choses jusqu'en Mars 1942, lors de l'arrivée à
Londres de Christian Pineau.
Il est vrai que déjà la venue de Jean Moulin lui a fait comprendre à
quel point la Résistance représentait une force morale du pays avant d'en devenir une
militaire, en vue de la libération du territoire, mais Jean Moulin n'avait alors que des
données concernant la Zone Sud.
69
Ordre de mission de Charles de Gaulle du 4.11.41. rapporté par Cordier, Daniel. Op.Cit.
p.53.
70
Moulin, Laure. Op.Cit. p.215.
70-a
Lacouture, Jean. Op. Cit. p.581.
70-b
De Gaulle, Général. Ibidem p. 233.
70-c
Lacouture, Jean Op.Cit. p.412-413.
Il a su cependant apporter au Chef de la France Libre une vue
potentielle de la Résistance dans les deux zones. Et cela a été un des plus grands
mérites de Jean Moulin. Non pas des considérations numériques, simplement le filon
de la mine à exploiter sans en connaître exactement l'importance mais en en devinant
les essentielles possibilités. Force capitale pour de Gaulle comme pour les alliés.
Union indispensable pour la France Libre, comme pour la Résistance intérieure elle-
même. Certes, il apparait bien que de Gaulle ait pris plus grande conscience de la
réalité de l'opinion publique résistante en France occupée, comme en France non
occupée, grâce à Jean Moulin, puis à Christian Pineau
Quant à Moulin, il apparait qu'il ait jugé, prévu en homme d'Etat.
Après les journées passées avec de Gaulle, il en a souspesé les qualités
exceptionnelles de chef et d'homme du destin, il a mesuré la largeur de son optique
prête à s'accroître à de nouvelles dimensions. "C'est un très grand bonhomme, grand
de toutes façons." confie-t'il à sa soeur lors du retour en France, en Janvier 1942 (70-
d). La coopération fructueuse peut commencer. Elle sera interrompue bien trop tôt.
Sa confiance sera tout aussi complète et réciproque avec Delestraint.
Le retour de Jean MOULIN pour la France, en compagnie de Raymond FASSIN et
d'Hervé MONJARET, est prévu dès la fin Novembre; un très important retard prolonge son
séjour à Londres. Il en profite pour avoir de nouveaux entretiens avec le Général de
GAULLE, avec le Commandant Passy et d'autres officiers de la France Libre.. D'autant plus
qu'au cours de ce séjour, se produit l'évènement considérable du 7 décembre 1941: Pearl
Harbor.
70-d
Moulin, Laure. Op.Cit. p.216.
II- L'ARMEE SECRETE VOIT LE JOUR.
A- QUE SERA l'ARMEE SECRETE ?
1 - Les Groupes Paramilitaires à l'arrivée de Jean MOULIN.
Lorsque Jean MOULIN (qui prend le nom de Max pour toute la Résistance intérieure,
en conservant celui de Rex pour le B.C.R.A) reprend contact avec la France métropolitaine,
il est alors "le représentant personnel du Général de GAULLE et délégué du Comité National
Français" pour la Zone non occupée. Installé presqu'immédiatement à Lyon, il va contacter les
chefs des mouvements de Résistance et les décider à s'unir en se soumettant à l'autorité du
Comité de Londres d'abord en un Comité de Coordination. Il pense aussi, dès le début à
l'Armée Secrète.
Où en sont les mouvements de Résistance en ce qui concerne leurs formations
paramilitaires, fin 1941-début 1942 ? A en croire certains témoignages, ils sont peu
développés; les mouvements ont pour objectifs, à cette époque, la Propagande, le
Recrutement, voire le Renseignement. Mais ils pensent à la branche militaire. Ils cherchent à
s'organiser, à prendre contact avec Londres. Ils ont besoin d'argent, étant donné le peu de
ressources dont ils disposent. L'armement récupéré est extrêment parcimonieux. Le rapport, en date du 15 Janvier 1942, de Pierre FORMAN, premier officier de la
France Libre envoyé en mission en Zone non occupée trois mois plus tôt, montre les chefs des
organisations, à cette époque, plus soucieux de donner à leur mouvement une spécificité
propre, souvent politique, que de penser à l'unité d'action. Cependant, au cours du séjour
londonien de Jean MOULIN, la fusion entre "Liberté", -de Menthon et Teitgen-, et le
"M.L.N." -de Frenay- s'est réalisée, sous le nom de "Combat".
Il s'est produit aussi une tentative d'unification de la Résistance, sous la houlette du Général
de La LAURENCIE, ancien Ambassadeur du Maréchal pour la zone occupée. Celui-ci s'est
présenté aux Services Secrets Américains en Suisse comme le chef de la Résistance française
des deux zones. Il finança Henri Frenay en Juillet 1941, eut quelques entrevues avec lui et
avec d'Astier. Ce dernier donna quelques conditions à l'union des mouvements sous l'égide de
La Laurencie et des Américains, dont un accord avec les Gaullistes. Finalement d'Astier par
son journal "Libération" précisa que seul le Général de Gaulle est appelé à être le chef de la
Résistance française (107).
107
Cordier, Daniel. Jean Moulin. Op.Cit. p.58 à 62.
Cependant, le Mouvement de Libération Nationale fait exception en ce qui concerne
les groupes militaires. La structure du mouvement leur a laissé une large place. FRENAY a
pensé depuis longtemps à la partie militaire de son organisation; nous avons vu qu'il l'a
appelé "Choc" dès le début. "Organisation d'attente, armée en puissance" Les autres sections
du mouvement, même si elles sont antérieures aux groupes armés, sont destinées à servir la
lutte contre l'ennemi, fatalement armée un jour ou l'autre. Déjà existent les "Groupes Francs",
créés en Septembre 1941, par Jacques RENOUVIN, avant même la fusion du M.L.N. et de
Liberté.
Depuis que "Combat" voit le jour, bien des adhérents savent qu'ils sont appelés à être
intégrés dans les groupes armés. Formés en sizaines, en trentaines, ils ne peuvent s'entrainer
faute d'armes et d'instructeurs compétents. Dans le Mouvement, comme dans toute la
Résistance à cette époque, peu d'officiers et de sous-officiers y adhérent (108).
FRENAY, en militaire de carrière, reprend pour la zone sud les régions militaires
instituées par Vichy, désigne pour "Combat" des responsables militaires régionaux,
départementaux, parmi des officiers recrutés sur place, qu'ils soient d'active ou de réserve.
Ainsi à la tête de la Région R1 (région de Lyon), ce sera le Capitaine BILLON; pour R2
(Marseille) le général SCHMITT.. FRENAY commande l'ensemble et prend d'abord comme
chef d'Etat-Major Henri AUBRY, lieutenant de réserve.
Ainsi, à partir du printemps 1942, naissent réellement les groupes paramilitaires de
"Combat". Ils avaient l'avantage d'avoir été préalablement planifiés. Quelques mois
seulement avant Septembre 1942 -date de la décision de fusion avec ceux des autres
mouvements- ils prendront le nom d'Armée Secrète de "Combat"(109).
A la proposition de Jean MOULIN, il rechigne à la séparation du militaire et du politique..
Les autres Mouvements, nous l'avons vu, sont loin de posséder une structure aussi
poussée que celle de "Combat", pour leurs groupes armés.
Ce n'est qu'au printemps 1942 que "Libération" s'en préoccupe, donc après l'arrivée
de Jean MOULIN. Aubrac, responsable militaire, essaye de former alors "des sizaines
professionnelles formées dans les milieux ouvriers sur le lieu de travail"(110). Le principe
de distinction entre politique et militaire ne soulèvera aucune restriction de la part des
dirigeants de "Libération", malgrè le manque d'officiers et sous-officiers dans l'encadrement
des toutes premières équipes à l'été 42, alors de type révolutionnaire.
A cette époque "Franc-Tireur" n'en possède pas encore. Son tour viendra, mais Jean-
Pierre LEVY s'y emploie et apportera son entier accord aux propositions de Max.
108
Granet, Marie et Michel, Henri. Histoire d'un Mouvement de Résistance"Combat". Paris PUF.
1957. 327 pages. p.159 à 161.
109
Granet, Marie et Michel, Henri. Ibidem p.163.
110
Michel, Henri. Jean Moulin l'Unificateur. Paris Hachette. 1971. 248 pages. p.86.
2 - Le rôle de Jean Moulin dans la constitution de l'A.S.
Dès son arrivée en France, Jean MOULIN prend contact avec les différents
mouvements et leurs chefs. S'il retrouve Henri FRENAY, qu'il a quitté à Marseille quelques
mois plus tôt, il fait la connaissance vers le 15 Janvier d'Emmanuel d'ASTIER de la
VIGERIE, qui est à la tête de "Libération " puis de Jean-Pierre "LEVY", chef de "Franc-
Tireur", qu'il ne découvre que fin Février. A tous, individuellement, il demande d'abord de
reconnaître en le Général de GAULLE le chef incontesté de l'ensemble de la Résistance
française. En retour, ils recevront la possibilité de liaisons radio, des subsides, des armes
parachutées.
La réponse à cette demande d'obédience est assez rapide; elle se fait par
l'intermédiaire de leurs journaux respectifs: les 20 Janvier et 15 Février, "Libération" accepte
de voir dans le chef de la France Libre le Symbole de l'unité et de la volonté française.
"Franc-Tireur", reconnait immédiatement de GAULLE, en tant qye chef. Il faut attendre son
journal de Mars pour être certain de l'accord de "Combat". Le grand virage vers le Gaullisme
est en train de s'amorcer (111).
Max leur apporte un aperçu des entretiens de Londres: la valeur de la Résistance
française ne sera reconnue aux yeux des Alliés que si elle est unifiée, et non dispersée. Elle
sera d'autant plus efficace qu'elle possèdera une force armée unique répondant aux ordres
d'un chef: de GAULLE. donc condition absolue:
-Le ralliement à de GAULLE.
Le ralliement à de Gaulle, apparaît intéressant, selon les différents
mouvements de Zone Sud. Les documents versés par D.Cordier font valoir les
réserves d'Henri Frenay qui tient pendant un temps à garder sa spécificité, à
n'accepter ni ordres ni subsides de la Grande Bretagne (111-b), puis la question de
savoir si "nous allions devenir gaullistes, c'est à dire accepter les moyens financiers,
les moyens de liaison, les directives" (111-c).
Les objectifs de ces mouvements vont certainement devoir s'infléchir. Il n'est plus
question uniquement selon leurs options, de propagande, de simple parti proanglais, de seule
politique antivichyste; mais en vue certes d'une libération de date encore hypothétique ou du
rétablissement de la démocratie, l'heure est venue de se préparer à la lutte armée. Dans ce
but, il convient que les mouvements s'unissent. qu'ils acceptent que leurs forces
paramilitaires, une fois développées, fusionnent, pour former une véritable armée qui aura
son rôle à jouer dans la libération du territoire.
111-a
Cordier, Daniel. Op. Cit. p.66.
111-b
Cordier, Daniel. Op. Cit. p. 65.
111-c
Noguères, Henri. Histoire de la Résistance. T.2 Op. Cit.p. 69
Au reste, Jean MOULIN sait bien que "presque partout les militants de base réclament
la fusion, ainsi que les cadres des échelons inférieurs."
Trois conditions sont présentées par Max en vue de cette fusion:
1- Parvenir à la séparation des activités politiques et militaires,
2- Constituer des cadres centraux, régionaux, locaux dans chaque mouvement,
3- Avoir des éléments assez éduqués pour constituer un organisme cohérent (112-a).
La Séparation du Politique, donc de la Propagande, et du Militaire
représente un des piliers de l'instauration de l'Armée Secrète de la France
Combattante. Initialement cette notion trouve son origine au cours des conférences
londoniennes entre de Gaulle et Moulin. Tous deux y tiennent beaucoup. Le Général
Delestraint s'y est rallié avec conviction. Bien des mémorialistes font état des
divergences nées à ce sujet entre la direction de "Combat" d'une part et le B.C.R.A.
d'autre part. Henri Frenay, dans son livre exprime son opposition, après un essai
infructueux.(112-b). Alban-Vistel partage la même opinion que son chef (112-c),
alors que Passy développe les motifs qu'avaient Jean Moulin, et plus tard le Général
Delestraint, de maintenir la séparation de l'action politique de propagande, de celle
de l'action militaire, pour des raisons de "bon sens et de "sécurité de tous"(112-d).
Nous avons eu à interwiewer à ce sujet Bob Fornier, qui, ancien membre de
"Combat", fut chef départemental de l'A.S., de l'Ain, avant Romans-Petit. Il a pu
mesurer, à cette époque, l'opinion des militants de base; ceux-ci dans leur ensemble
comprenaient fort bien qu'en s'engageant à quelqu'échelon que ce fut à l'A.S., il
convenait de renoncer aux autres actions.
Les directives du chef de la France Libre sont difficiles à accepter pour "Combat",
même si elles sont assorties de subsides, de promesses de liaisons radio. Lorsqu'en Mars 42,
deux mois après la question posée, le plus grand mouvement de la Zone Sud, "Combat",
accepte de se ranger sous le commandement de de GAULLE, il s'agit là d'un véritable succès
de Jean MOULIN.
La fusion ne sera effective qu'en Septembre, six mois plus tard. Les atermoiements de
l'un, le départ pour Londres et les U.S.A. de l'autre, dès le 17 Avril 42, n'ont pas facilité les
choses (113).
112-a
Passy, Colonel. Souvenirs. T.2. Op. Cit. p. 123.
112-b
Frenay, Henri. La Nuit finira. Op. Cit. p. 145 à 147.
112-c
Alban-Vistel. La Nuit sans ombre. Op. Cit. p. 288.
1112-d
Passy. Souvenirs. T.2. Op. Cit. p.1O5-106.
113
Cordier, Daniel. Ibidem p.72.
Mais d'autres facteurs interviennent au cours de ce premier semestre 1942: les
évènements de la guerre d'une part, l'évolution de la position de Charles de GAULLE qui ne
se situe plus uniquement comme un chef de guerre. Sa présence politique, sociale ne peut
dorénavant être contournée, sans oublier le rôle de son délégué en France non occupée, Jean
MOULIN, dont la personnalité s'est imposée à tous. Au cours de cette période son oeuvre ne
s'est pas limitée à remplir sa mission; il a compris que des services annexes seraient
indispensables au fonctionnement aussi bien de la Délégation que de la future Armée Secrète.
3 - La France Combattante.
1942 est l'année où tous les Résistants de l'intérieur comme de l'extérieur parviennent
à l'Unité. Elle "s'affirma avec tant de force, dit Jacques SOUSTELLE, qu'il fallut lui donner
un nom. Ce nom, ce fut "la France Combattante" (114). Que ce soient le lieutenant Marcel
ROUSSELOT du groupe "Lorraine" basé en Angleterre, Hélène FORNIER prise en train de
distribuer des tracts, le communiste de l'Action Immédiate, le militant de base d'un
Mouvement de Resistance Z.N. ou Z.S., FASSIN officier du B.C.R.A.parachuté, le lieutenant
ANDRE laissé pour mort à Bir-Hakeim, le Radio assurant la liaison avec Londres, tous
servent dorénavant sous le nom de "Français Combattants".
La déclaration de son chef, le Général de GAULLE, le 24 Juin 1942, tient davantage
de la proclamation de la France au monde entier, en précisant que les buts de la lutte
concernent "à la fois la restauration de la complète intégrité du territoire, de l'Empire, du
patrimoine français, et celle de la souveraineté complète de la nation sur elle-même". Et le
Chef de la France Combattante développe pour la première fois, les grandes lignes du
châtiment des spoliateurs extérieurs et intérieurs des droits des Français, programme de
restauration des droits politiques et sociaux. "La France et le monde luttent et souffrent pour
la Liberté, la Justice, le Droit des gens à disposer d'eux-mêmes" (115).
Ces paroles ne seront pas assez mises en relief, à la fin de la guerre; et pourtant elles
sont reprises par Jean MOULIN, le 27 Mai 1943, lors de la première réunion du C.N.R.,
lorsque son président rappelle "les buts de la France Combattante tels que les avait
définis son chef ":
114
Soustelle, Jacques. Envers et contre tout. Paris Robert Laffont. Tome I. 1947. 470 pages.
p.320.
115
Voir Annexe 1/2. ( Soustelle I. ibidem .321 à 333)
1- faire la guerre;
2- rendre la parole au peuple français;
3- rétablir les libertés républicaines dans un Etat d'où la justice sociale ne serait
pas exclue et qui aura le sens de la grandeur;
4- travailler avec les Alliés à l'établissement d'une collaboration internationale
réelle, sur le plan économique et spirituel, dans un monde où la France aura
retrouvé son prestige" (116).
D'ailleurs cette France Combattante est accueillie avec enthousiasme par "le Résistant de
base", comme par "des personnalités militaires d'une certaine envergure [qui] ne donneront
leur adhésion que dans une formation unique, en prise directe avec les chefs de la France
Combattante" (117).
A travers les directives reçues de Londres, Jean MOULIN ne veut pas
précipiter les choses au printemps 1942. Il veut que sa première condition -la notion de
séparation du militaire et du politique- soit acceptée. mais il estime qu'il est inutile de
réaliser effectivement cete fusion, tant que les cadres supérieurs régionaux et locaux dans
chaque organisation ne seront pas désignés: seconde condition.
Il faudra aussi procéder à la désignation du Commandant en chef, une fois que les
Mouvements auront accepté les principes de structure de l'Armée Secrète. Ce sera en Avril
que les discussions sur la fusion des groupes reprendront entre les chefs des mouvements ou
leurs représentants (118). Elles seront âpres.
Au cours des trois premiers trimestres de 1942,, Jean Moulin se révèle donc être un
homme d'Etat dont l'autorité s'affirmera tout au long des 18 mois durant lesquels il remplira sa
mission, mais aussi un organisateur. Ainsi, il sait créer de toutes pièces les services annexes
essentiels, mais aussi utiliser dans les mouvements de la Zone Sud ceux déjà existants et
fonctionnels.
116
Michel, Henri. Jean Moulin, l'Unificateur. Op. Cit.p. 194.
117
Michel, Henri. Ibidem p.87.
118
Passy, Colonel. T.2. Op. Cit. p.122
4 - Les Services annexes.
Bien que l'Armée Secrète ne soit pas intervenue dans la création et l'organisation des
services de la délégation, il est justifié de les présenter puisque l'A.S.,dépendant directement
de celle-ci et des services, aura constamment à en user.
La mission de Jean MOULIN ne peut être complète que s'il constitue une structure
administrative, s'il prévoit, en tant que haut fonctionnaire pragmatique, les transmissions,
l'information, l'étude des organismes à créer ou à supprimer dès la libération, le noyautage
administratif, le Secrétariat.
a- Le Bureau d'Information et de Propagande (B.I.P.),
Il est créé en Avril 1942, d'après l'idée de MORANDAT, "en dehors des mouvements mais
en accord avec eux" précise Rex dans son télégramme du 28 Avril au B.C.R.A. Ce service est
destiné à échanger les informations entre les Résistances extérieure et intérieure (119).
Georges BIDAULT en dirige les destinées.
b- Le Comité Général d'Etudes (C.G.E.)
est cité par Max dans son courrier de fin Juin. Il est issu de la réflexion d'André PHILIP d'une
part, de François de MENTHON, P.H.TEITGEN, d'autre part. Il s'agit d'enquêter "sur les
organismes officiels et officieux à supprimer ou à créer le moment venu".
c- Le Noyautage des Administrations Publiques (N.A.P.),
dont l'idée et la réalisation reviennent à certains membres de "Combat", PLAISANTIN,
Claude BOURDET, Marcel PECK. Ce service, bénéficiant de l'appui total de la délégation,
aura une efficacité irremplaçable dans ses sections N.A.P-P.T.T., N.A.P-Police, N.A.P-Fer
dont il sera largement question au cours de ce travail. Claude BOURDET le présente à Jean
MOULIN en Septembre 1942. Ce dernier, très convaincu, encourage BOURDET dans son
action et laisse à "Combat" le soin de le développer, d'abord à travers les régions de Zone
Sud.
119
Michel, Henri. Jean Moulin, l'Unificateur. Op. Cit. p. 114.
d- Le Service des Opérations Aériennes et Maritimes (S.O.A.M.)
est l'un des deux liens entre les résistances intérieure et extérieure. Il s'agit de l'organisation,
aussi bien de prises en charge de personnalités par sous-marins (opérations d'ailleurs de plus
en plus rares), que d'atterrissages clandestins de"Lysander" sur des terrains repérés à
l'avance et acceptés par la R.A.F, qui recueillent la préférence tant du coté des britanniques
que des résistants.
Le S.O.A.M. aura aussi pour tâche de repérer les terrains, de préparer les parachutages,
mission essentielle pour l'Armée Secrète.
C'est pourquoi le service est créé par Max dès Septembre, après la fusion des éléments
paramilitaires. Il est dirigé par FASSIN (Sif) pour la Zone Sud; il aura pour adjoint
MONJARET, primitivement son Radio (Sif.W), mais devenu, en plus de ses fonctions auprès
de FASSIN, l'agent de liaison auprès de Franc-Tireur sous le surnom de Frit., (alors que
Fassin assure aussi la liaison auprès de Combat.) Mais au S.O.A.M. Sif dispose d'un autre
adjoint qui se révèlera particulièrement efficace, Paul RIVIERE(Sif bis)(120-a).
Le S.O.A.M. deviendra en Avril 1943 le C.O.P.A. (Centre d'Opérations de
Parachutage et d'Atterrissage).
e- La Centrale Radio, appelée W.T.(Wireless Transmission) est créée aussi en
Septembre 42. Ci-dessus, il a été précisé que chaque officier de liaison venant de Londres est
muni d'un opérateur radio, ainsi FASSIN (Sif) est accompagné de MONJARET (Sif.W). Cette
disposition s'avère insuffisante. Devant les difficultés de transmission et les arrestations trop
fréquentes d'opérateurs,le service centralisé est institué. CHEVEIGNE en sera le principal
élément. Daniel CORDIER, initialement envoyé en France comme Radio destiné à BIDAULT,
sous le nom de Bip.W, sera retenu par Max en tant que secrétaire particulier.
En un mot les Services créés ou retenus par Jean Moulin qui intéressent au
premier chef l'A.S. Certains de ces services ont été l'oeuvre de "Combat", il faut s'en
souvenir. Nombre d' auteurs en ont vu toute l'importance. De même que Noguères(120-b) que
les biographes de Jean Moulin s'y sont penchés. Laure Moulin,(120-c) Henri Michel, Henri
Calef, Daniel Cordier.
120-a
Calef, Henri. Jean Moulin, une Vie Op.Cit. p. 229.
120-b
Noguères: Op.Cit. p.462.
120-c
Moulin, Laure. Jean Moulin. Op. Cit. p.245 à 254.
Des témoins, tels que Closon (120-d) et Passy ont exprimé tout l'intérêt qu'ils comportaient. Il
s'agit, en fait, de l'embryon d'une administration, en considérant cependant l'aspect
révolutionnaire que pouvait présenter alors la Résistance, qu'il fallait cependant structurer
pour éviter le chaos.
En ce début d'Août 1942, dans les projets immédiats de Jean MOULIN, figure
au premier plan la désignation d'un chef de l'Armée Secrète.
En guise de conclusion de ce chapitre, viennent à l'esprit quelques réflexions méritant
d'être émises ici.
1 L'action de Jean Moulin a été déterminante.
On n'insistera jamais assez sur l'effet de catalyse qu'il a déterminé en parlant de la
fusion des équipes armées. Pour que chaque mouvement en accepte le principe, il
n'hésite pas à se montrer convaincant. Même vis à vis de Franc-Tireur qui ne possède
pas encore de groupes paramilitaires. Il insiste sur la dimension planétaire de la
guerre, sur la nécessité d'intégrer la Résistance française à ce grand ensemble des
Alliés. Se contenter d'un mouvement cloisonné, ne voulant recevoir ni subsides ni
instructions de Londres correspond à une sclérose lente, mortelle. On comprend ce
que ce langage eut de stimulant sur les trois grands mouvements de Zone sud, on
comprend que certains chefs virent dans ce projet d'amalgame la perte d'une partie de
leur souveraineté. La tentation était grande pour le chef de l'organisation déjà
structurée de la conserver pour lui, pourvu qu'il l'entretint et l'alimentât en effectifs
afin d' en garder le "leadership". Quant aux autres, tenant à ne pas être à la remorque
du plus grand mouvement, ils voient d'un coup l'urgence de se munir de formations
paramilitaires, jusque là peu ou pas du tout développées. Les obstacles rencontrés
par Jean Moulin et le Général Delestraint de Novembre 1942 à Juin 1943, les
principaux problèmes sur lesquels ils butèrent eurent là leur origine.
120-d
Closon, Francis. Le Temps des Passions. Genève Famot. 1976. 326 pages. p. 106 à 128.
2 Jean Moulin gène.
Celui qui a connu Jean Moulin, et j'en suis, peut témoigner de son autorité. Qu'aurait-
il été en temps de paix, comme homme d'Etat ? On ne peut en préjuger. Mais, en ces
années de guerre, d'occupation, convaincu que la salut de la France passe par le
ralliement au Général de Gaulle, il cherche à imposer ses conceptions, celles du Chef
de la France Libre dont il est le délégué. Cette position intransigeante lui attire
rapidement des réactions hostiles. Il est fort possible que si d'Astier part à Londres en
Avril 1942, c'est peut-être parce qu'il a compris que là est le pouvoir, mais que
trouvant Moulin génant, trop autoritaire et persuasif, il cherche à faire nommer
Morandat à sa place (129). En Juin 1943, Frenay prendra le même chemin dans le
même but.
3 L'opinion de Pierre Forman sur les Mouvements de Z.S.
Ce rapport est intéressant dans la mesure où son auteur est le premier envoyé de la
France Libre en zone non occupée (130). Trop sévère, méconnaissant le rôle des
agents "à temps partiel", il voit cependant un danger dans les objectifs politiques des
mouvements, la lutte restant la seule valeur. Ainsi, ce témoignage, aussi simple soit-
il et passé inaperçu, permet d'apporter une pierre à l'argument de Jean Moulin,
lorsqu'il estimait que ce risque aurait existé en ce qui concerne l'Armée Secrète, que
la séparation du militaire des autres options de la Résistance était nécessaire.
Le Général de Gaulle et Jean Moulin ne désiraient pas que la France
s'engageât dans la même voie que la Résistance yougoslave où plusieurs mouvements
d'option politique différente, en arriveraient à s'affronter. Les alliés et
particulièrement les britanniques n'étaient pas disposés, d'ailleurs, à aider des
factions révolutionnaires qui seraient amenées dans leur lutte idéologique à oublier le
but de la lutte commune.
4 Le Capitaine Fassin.
La figure de cet officier a été presque totalement oubliée.
Le capitaine Fassin, parachuté en même temps que Jean Moulin représente
l'officier de la France Libre du B.C.R.A. typique, convaincu, très formé avant de
partir pour la France, luttant pour la cause jusqu'à la mort. Le Général
DELESTRAINT avait pour le Capitaine FASSIN, dont nous reparlerons, une très
grande confiance. Son enthousiasme déterminé lui plaisait.
129
Cordier, Daniel. Ibidem. p. 72.
C'était un excellent officier de la France Libre comprenant les difficultés des
Résistants en France.. J'ai eu le privilège de le rencontrer une fois. Son énergie m'a marqué.
Des officiers de cette valeur, formés en Angleterre, tels que lui, étaient rares et
immanquablement plus exposés, puisqu'ils étaient d'autant plus sollicités pour des missions
dangereuses. C'est d'ailleurs pourquoi le capitaine FASSIN repartit rapidement après son
retour en Angleterre, fut pris et exécuté..
130
Cordier, Daniel. Ibidem. p. 58.
Rapport du Capitaine Fassin au B.C.R.A. en date du 28 Juin 1943.
B- GESTATION ET NAISSANCE DIFFICILES DE L'A.S.
L'idée initiale de la fusion des groupes paramilitaires des organisations de
Résistance de la Zone non occupée a été déjà évoquée par Jean MOULIN, à son retour en
France, dès les premiers jours de Janvier 1942, devant Henri FRENAY. Le général
CHEVANCE-Bertin, qui était présent, en apporte le témoignage: "L'exposé dura une partie de
la nuit. Les directives de MOULIN étaient des directives extrêmement précises notamment
dans le domaine de l'Armée Secrète"(131). Après les représentants de "Combat", ceux de
"Libération" et de "Franc-Tireur" seront informés, nous l'avons dit. Les mois suivants
meublés par la réflexion des dirigeants n'exclue pas leurs rencontres.
1 Des positions souvent opposées.
C'est à partir d'Avril 1942 que les discussions sur la fusion reprennent, à raison d'une
réunion par semaine. Max, en tant que délégué du Comité Français préside et arbitre, car
l'opposition entre Henri FRENAY et Emmanuel d'ASTIER est constante, jusqu'au départ de
celui-ci pour Londres, et dès son retour début Juillet. Entre temps, les différences de point de
vue se précisent entre les Mouvements. En Mai, Max est bien loin de la mise au point de
l'A.S. Jusqu'en Août, par ces discussions, Jean MOULIN est excédé d'avoir à repartir à zéro,
d'entendre des arguments "qui n'étaient fonction que des intérêts personnels de tel ou de tel
chef de mouvement" (132).
Lorsque les difficultés entre "Combat" et "Libération" s'atténuent apparait alors une
collusion des chefs de ces deux mouvements contre Max. Jean-Pierre LEVY de "Franc-
Tireur" essaye d'arrondir les angles et de faire avancer les choses en rappelant le but à
atteindre, en atténuant les querelles partisanes. De ce fait, il apporte souvent son appui au
délégué du Comité français.
On voit même certains responsables "de la deuxième vague" s'impatienter devant cette
"mentalité d'anciens combattants". Pascal COPEAU de "Libération", en Juillet-Août, réagit
violemment contre "cet' esprit de chapelle". Il se fait souvent l'intermédiaire entre MOULIN
hors de lui, et FRENAY en colère. Il comprend le rôle difficile de Max, et en arrive à vouloir
contrer les "chefs historiques" de la Résistance.(133)
131
Noguères, Henri. Tome 2. Op. Cit. p.306.
132
Passy. Tome 2. Op.Cit. p.122.
133
Noguères, Henri. Tome 2. Ibidem. p.547 à 549.
2 - Risque de point mort.
Si, fin Juillet, FRENAY est favorable à la fusion, Libération et Franc-Tireur sont
réticents, craignent que Combat ait l'intention de les absorber comme il a absorbé "Liberté".
Ce ne sera que dans son courrier N 9 au chef du B.C.R.A. (134), datant du mois
d'Août, que Jean MOULIN admet qu'il faut précipiter les choses. Certes les deux dernières
conditions "sont loin d'être atteintes", mais devant la concurrence, et "les querelles de
boutique" que se font les mouvements avant d'en arriver à la fusion, alors que la base et les
cadres inférieurs la réclament, il convient de la réaliser rapidement.
La désignation des cadres supérieurs se fera d'après les zones d'influence de tel ou tel
mouvement.
Fin Août, dans son courrier N 10, Jean MOULIN entrevoit certains cas: l'Action
Immédiate, l'intégration pure et simple à l'A.S. de groupes particuliers, tels ceux de
"Libération".
3 Une mise en place effective.
Les prises de position allant à l'encontre de celles de chefs de mouvements notées ci-
dessus ont certainement aidé à aplanir quelques difficultés. D'autres raisons interviennent.
Bir-Hakeim a démontré la participation réelle de la France dans le conflit. La
résistance de la 1 Brigade Française Libre contre les assauts de ROMMEL a retenti dans
tout le pays. L'action incite à l'action.
Le fameux discours de LAVAL du 22 Juin, très amoindri par celui de de GAULLE le
lendemain, prouve cependant que les positions se durcissent. Il n'est plus temps d'atermoyer. Le rôle des officiers de liaison du B.C.R.A. auprès des mouvements de Zone Sud est
loin d'être négligeable. Ce sont des hommes intelligents, tel FASSIN (Sif) auprès de
"Combat", MONJARET (Frit) auprès de "Franc-Tireur", et depuis Juin, Paul SCHMIDT
(Kim) auprès de "Libération". En contact constant avec les dirigeants, ils savent expliquer les
objectifs de la nouvelle France Combattante.
Un allié de poids intervient; Henri FRENAY est fondamentalement partisan de la
fusion. Il pense d'ailleurs qu'il en sera désigné comme le chef.
La base des trois organisations, on le sait, est très favorable à la fusion
Il faut en sortir. La fréquence des réunions se fait plus rapide. La crise aigüe du début
du mois d'Août dont parle Max dans son rapport N 9 (134) semble être la dernière en ce qui
concerne la fusion, et être suivie d'une période constructive. Henri FRENAY se fait le ferme
partisan du projet. Les Chefs se mettent enfin d'accord sur la structure. Sur ce schéma, précise
Jean MOULIN, porteront les entretiens que les trois chefs de Mouvements et lui-même auront
le mois prochain à Londres avec les chefs du B.C.R.A. et le Général de GAULLE. Tout au
moins l'envisage-t'il.
134
Passy. Op. Cit. T.2. p.122.
4 - Le Nom : Armée Secrète..
C'est à la fin du printemps ou au début de l'été 1942, que le nom d'Armée Secrète est
donné aux groupes paramilitaires de "Combat", appelés jusque là "Choc". La structure de
ceux-ci, très sérieuse, apportée par Henri FRENAY, s'impose lors de la fusion début
Septembre, faute d'autres propositions valables. Max donne son accord pour que cette
appellation désigne désormais les forces clandestines militaires fusionnées. Le nom
d'ARMEE SECRETE est donc conservé.. Lorsque le Général DELESTRAINT en prendra le
commandement, la dénomination de ces forces sera chose faite.
Au cours des mois suivants, se créeront de multiples confusions, plus ou moins
entretenues, entre l'ancienne Armée Secrète de "Combat", et la nouvelle articulée désormais à
la France Combattante. Cette homonymie concrétisera la dualité de commandement.
5 La structure de l'A.S. adoptée.
"La structure de l'Armée Secrète unifiée sera modelée sur celle de l'A.S. de
"Combat"(135). Jean MOULIN a accepté la proposition d'Henri FRENAY. Elle est logique
puisque ce dernier a organisé les formations paramilitaires du mouvement bien avant et sont
beaucoup plus étoffées que les autres. Nous avons vu que d'abord dénommées: "Choc", elles
sont réunies sous le nom d' "Armée Secrète" depuis Juin.
Le Chef en était Henri FRENAY lui-même. Il avait pris comme chef d'Etat-Major
jusqu'à la fin 1941 Henri AUBRY, dont le pseudo était alors Avricourt. Celui-ci devint par la
suite Chef Régional à Marseille puis inspecteur général, toujours de "l'A.S. Combat".
C'est MORIN-Forestier qui devint chef d'Etat-Major de "l'A.S.Combat" à partir de
Juillet 1942. "FRENAY vient de [lui] confier la réorganisation -ou mieux l'organisation-". Il
estime que l'"A.S. Combat" est basée depuis six mois sur des "individualités plus que sur
quelque chose de logique.(136) Il restera chef d'Etat-Major de l'A.S. fusionnée de la Zone
Sud.
135
Granet, Marie et Michel, Henri. "Histoire d'un Mouvement de Résistance "Combat". Paris.
Puf. 1957. 323 pages. p. 163.
136
Noguères, Henri. Tome 2. Op. cit.p.520-521.
6 L'essentiel de la Structure initiale de l'A.S.
Pour plus de commodité et tout comme le fit "Combat" pour son organisation, il est
convenu que le découpage en six régions de la Zone Sud, adopté initialement par le ministère
de la guerre de Vichy, sera conservé.
Ainsi, les capitales régionales seront ainsi classées:
R1: LYON. (Rhône, Loire, Jura, Hte-Loire, Ain, Saône-et Loire
Isère, Drôme, Hte-Savoie, Ardèche.)
R2: MARSEILLE. (Bouches-du-Rhône, Var, Alpes Marit., Vaucluse
Htes-Alpes, Basses-Alpes.)
R3: MONTPELLIER. (Hérault, Aude, Pyrénées orientales, Aveyron
Lozère, Gard.)
R4: TOULOUSE.(Hte-Garonne, Tarn-et-Garonne, Tarn, Lot-et-Gar.
Tarn-et-Garonne, Htes-Pyrénées, Ariège.)
R5: LIMOGES-BRIVE. (Hte-Vienne, Dordogne, Cantal, Cantal, Lot
Corrèze.)
R6: CLERMONT-FERRAND. (Puy-de-Dome, Creuse, Allier, Indre.)
MORIN-Forestier dans sa recherche de logique, trouve anormal que la capitale de R5
ait été fixée jusque là à Brive, simplement parce que le chef de cette région, Edmond
MICHELET, y habite, alors que les moyens de communication rendent le chef-lieu de la
Haute-Vienne beaucoup plus accessible.
La Sizaine, qui est commandée par un responsable: le chef de sizaine, constitue la
cellule de base de l'Armée Secrète.
La Trentaine est formée de cinq sizaines.
Fondamentalement il s'agit de groupes locaux, commandés par des chefs locaux, eux-
mêmes sous l'autorité de chefs cantonaux, départementaux, régionaux.
En général, les adhérents de Combat, et à partir de Septembre des trois mouvements
sont volontaires pour entrer dans la structure de l'A.S.
Il s'agit d'une organisation d'attente, d'une armée en puissance, de réserve, dont, à cette
époque, on n'en connait ni la valeur ni "l'efficacité de son action".(137)
Bien qu'en Juillet MORIN ait tenté de vouloir le déplacer à Marseille, le futur Etat-
Major restera fixé à Lyon, qui indéniablement conserve le plus d'avantages; au reste, la
délégation y est aussi installée.
137
Granet, Marie et Michel, Henri. Op. Cit. p. 158 à 163.
7 - L'Encadrement.
L'Armée Secrète étant le résultat de la fusion des formations paramilitaires des trois
Mouvements de la Zone non occupée, les cadres prévus seront jusqu'à nouvel avis ceux des
groupes déjà existants, donc surtout ceux de "Combat". D'ailleurs, même dans ce mouvement
structuré, les officiers sont si rares qu'ils occupent des postes élevés, tel Henri AUBRY,
lieutenant de réserve. Nous verrons que le Général DELESTRAINT proposera certains de
ses anciens officiers dont il est sûr, ce qui sera rejeté par Henri FRENAY, en tant que
Commissaire militaire.
Par ailleurs, la France Libre ne peut disposer que de bien peu d' officiers pouvant être
parachutés en France métropolitaine. Ils sont ordinairement réservés aux liaisons, aux
services centraux. Au reste ils remplissent souvent deux charges à la fois.
Le général DELESTRAINT demandera souvent à Londres qu'on lui envoie, pour son état-
major, des officiers d'active de la France Libre, tel le Colonel Saint-Jacques. Lors de son
arrestation, en Juin 43, il n'aura pas obtenu satisfaction.
Enfin,les officiers provenant de l'Armée de l'Armistice dans leur grande majorité ne
sont pas gaullistes à cette époque. Après le 27 Novembre, beaucoup rejoindront l'O.R.A, en
gardant une certaine défiance vis à vis de la France Combattante. Défiance partagée.
Cependant des contacts avec l'O.R.A. ne pourront débuter qu'en Janvier 1943; ils seront
d'ailleurs infructueux; puisque gangrénés par la rivalité De GAULLE-GIRAUD, ils seront
parallèles à l'état d'esprit opposant les deux courants militaires français.
Quoiqu'il en soit, la pénurie de cadres aura toujours un caractère chronique.
8 L'Armement.
Il est dérisoire. Constitué de très rares dépôts d'armes camouflés, puisque les
principaux ne sont connus que de certains membres de l'Armée de l'Armistice qui se gardent
bien de les livrer encore à la Résistance. Il comprend, il est vrai, des armes individuelles de
poing en nombre fort réduit. Max a promis qu'il agirait de tout son pouvoir auprès du
B.C.R.A. pour que des parachutages puissent contribuer à l'armement de la future Armée
Secrète, dans un avenir non déterminé.
III- LE CHOIX
A- EN FRANCE
1 On recherche un chef pour diriger l'Armée Secrète.
Au cours d'une des dernières rencontres du mois de Juillet 1942, réunissant autour de
Max les chefs ou responsables des trois mouvements de Zone Sud, est abordée la question de
la désignation d'un chef commandant la future Armée Secrète.
Jean MOULIN a déjà en tête le "profil" de celui qui tiendra ce poste de confiance,
mais il veut d'abord laisser discuter les chefs de ce problème.
Selon Henri FRENAY (Charvet), tout de suite, d'ASTIER de la VIGERIE (Bernard)
englobe cette désignation dans son accord de la fusion des groupes militaires. Autrement dit,
il accepte de laisser ses équipes s'amalgamer à celles de "Combat", à condition que le chef
de l'A.S. ne soit membre d'aucun des mouvements (138).
Cependant, Charvet insiste en posant sa candidature et en développant les avantages
que présenterait sa propre désignation: son expérience de la clandestinité, sa formation
militaire, sa connaissance parfaite de ses propres groupes de "Combat", de loin les plus
fournis. La structure de "Combat" est acceptée (138).
Son argumentation ne manque pas de poids, comme le fait remarquer Henri
NOGUERES(139), mais ceux à qui FRENAY s'est heurté au cours de précédentes réunions
opposent un refus formel à sa désignation. D'ASTIER, J.P. LEVY soumettent toute
candidature à une condition prélable: être choisi hors de tout mouvement.
Max refuse aussi, non pas qu'il se soit laissé influencer par J.P.LEVY ou Pascal
COPEAU, mais séparer le militaire du politique ou de la propagande devient impossible si le
chef de l'A.S. est aussi chef d'un grand mouvement. Et puis, il sait bien ce que désire de
GAULLE, arguments qu'il a compris et fait siens.
138
Frenay, Henri. La Nuit finira. Op. Cit. p.205.
139
Noguères, Henri. Op. Cit. Tome 2. p.613.
2 Le Candidat doit remplir certaines conditions.
Fort de ce qui vient d'être exprimé au cours de cette réunion, Max peut présenter les
qualités du futur chef de l' Armée Secrète, telles qu'elles apparaissent dorénavant:
-a Etre hostile à l'occupant, à la collaboration.
-b Etre hostile au gouvernement de Vichy, et ne lui avoir donné aucun gage.
-c Etre indépendant de tout mouvement de Résistance.
-d Etre un officier d'un grade élevé, afin de pouvoir se présenter comme un
interlocuteur valable auprès de l'Etat-Major allié.
-e Avoir un passé militaire sinon prestigieux, tout au moins très honorable.(140)
3 Les Candidats potentiels
La candidature de Raymond AUBRAC qu'aurait présenté d'ASTIER au nom de
"Libération" n'est pas retenue pour la même raison qui a fait repousser celle de FRENAY, et
le fait qu'AUBRAC n'est qu'officier de réserve (141).
Henri FRENAY parle du Général COCHET, véritable résistant de la première heure,
mais qui lui a déjà refusé de prendre toute responsabilité importante. Il n'en est pas moins un
résistant actif (142).
Max demande alors à Gervais, étant donné son passé militaire récent, de rechercher le
candidat souhaité et de le trouver le plus rapidement possible. Gervais rencontre ses amis de
"Combat" au cours d'une réunion et leur fait part de sa déception partagée d'ailleurs par ceux-
ci. Mais très honnêtement il leur fait part de la mission dont il est chargé. Il faut l'aider à
trouver cet homme rare.Il est entendu que dès qu'une candidature sera retenue, elle ne sera
confirmée qu'au cours d'une réunion générale à Londres.
Alors entre en scène un homme d'une personnalité hors du commun, dont l'histoire
dorénavant sera le plus souvent intriquée à celle du général DELESTRAINT. C'est en effet
grâce à lui que Henri FRENAY apprit qu'à Bourg-en-Bresse vivait un général du cadre de
réserve, véritablement gaulliste.
Il s'agit de Joseph GASTALDO.
140
Frenay, Henri. Op. Cit. p. 206-207.
141
Martin, Yves. La Formation des Maquis de l'Ain. Bourg-en-Bresse. A.M.A.H-J. 1987. 241
pages. p.24.
142
Frenay, Henri. Ibidem p. 207.
4 Le Capitaine Joseph GASTALDO.
Officier de Cavalerie breveté, le capitaine GASTALDO, après avoir été cité
plusieurs fois au cours de la guerre 39-40 pour ses actions dans les groupes francs, est affecté
à l'Etat-Major de la Division d'Infanterie tchécoslovaque intégrée à la 7 armée française. Il
se bat aux cotés des Tchèques et participe aux opérations de retraite de cette division de la
Loire à la Dordogne. Celle-ci s'embarque à Sète pour l'Angleterre le 29 Juin, et l'accès des
bateaux est interdit à GASTALDO. Il veut camoufler tous les fusils mitrailleurs laissés par
les tchèques. Le général M. le lui refuse formellement. Il peut cependant "reprendre aux
Allemands quelques armes et du matériel qui [seront] utilisés par des éléments de Résistance
à partir de 1943"(143).
Il parvient à faire passer en Afrique du Nord quelques éléments tchécoslovaques qui
étaient restés en France.
En Septembre 40, il reçoit le commandement de l'Escadron blindé du 3 Dragons à
Castres, commandé par le Colonel A. Il entretient ses hommes dans la préparation à la reprise
de la lutte Relevé du commandement de l''Escadron blindé par le Colonel A. comme seul
officier gaulliste du 3 Dragons, il est dénoncé à certains généraux et au Ministère de la
Guerre, puis rayé du tableau d'avancement.
En Février 1942, le Capitaine GASTALDO est affecté au 2 Bureau de la 7 Division
Militaire de Bourg-en-Bresse. C'est à cette époque qu'il prend contact avec son ancien
camarade de l'Ecole de Guerre, Henri FRENAY. Celui-ci lui demande "de continuer [son]
action de Résistance dans les milieux militaires".
Il crée alors un service de Recherches et de Renseignement sur l'Armée d'Occupation et sur
l'Allemagne, après avoir recruté quelques officiers et sous-officiers à cet effet, et grâce aux
prisonniers évadés d'Allemagne qui passant par Bourg fournissent de précieux
renseignements. De fausses cartes d'identité sont envoyées à certains candidats à l'évasion.
De sa propre intiative, il constitue un groupe de choc personnel, récupère et camoufle
des armes et des munitions. En Mai il prend contact avec les représentants burgiens de
Libération et de Franc-Tireur, et signale à FRENAY le désir de la base de voir les trois
mouvements coordonner leur action (143). Son rôle sera toujours essentiel tant lors du choix
du chef de l'A.S., que par son actio et son dévouement pour le général.
5 Rencontre de DELESTRAINT et de GASTALDO.
Cet homme à l'énergie farouche, avide d'action contre l'occupant nazi, entend parler
par Madame APPLETON d'un général du cadre de Réserve, demeurant avec sa famille à
Bourg-en-Bresse, ancien supérieur de de GAULLE, farouchement antiallemand et opposé à la
politique de collaboration du gouvernement du Maréchal, cet homme apprend rapidement
l'identité de cet officier général, le Général DELESTRAINT, et son adresse, 41 Boulevard
Voltaire. En Avril 1942, il décide de lui rendre visite.
143
A.N. 72.AJ/1910. Documents relatifs au Colonel Gastaldo.
De ce jour, qu'il est impossible de situer avec précision, naissent entre ces deux
officiers une compréhension parfaite, une coincidence totale dans les objectifs de la lutte
qu'ils ont entreprise chacun de leur coté, une amitié profonde faite de confiance mutuelle et de
désir d'action; tout cela malgrè la différence de générations et de grades. Ce synchronisme de
pensée et d'idéal, concrétisé par la Cause gaulliste, se structurera au fur et à mesure des
rencontres ultérieures. Elle ne se démentira jamais.
6 DELESTRAINT contacté, accepte.
Aussi, lorsque, fin Juillet, le Chef de R1, de la branche non militaire de
"Combat" (R.O.P.), Marcel PECK (Battesti) rencontre le Capitaine GASTALDO (Galibier)
et lui fait part du désir de Gervais de trouver un chef à l'Armée Secrète, remplissant les
conditions imposées. GASTALDO affirme qu'il connait le candidat potentiel recherché. Très
vite, le 2 ou 3 Août, il présente au Général, Battesti. Celui-ci au cours de la conversation
comprend que Charles DELESTRAINT répond à toutes les exigences transmises par
FRENAY. Le Général lui parle de GAULLE son ancien subordonné pour lequel il a gardé
estime et confiance; il parle aussi des possibilités que peuvent donner à la Résistance les
anciens des "Chars", qu'il a formés.
Battesti tout en pensant encore que DELESTRAINT entrera dans le cadre de "Combat", fait
envoyer à Londres par Sif un message radio chiffré le 3 Août. Il demande confirmation,
croyant que le Général sera à la disposition de "Combat", comme de de GAULLE (144).
Claude BOURDET (Lorrain) en est informé aussitôt, par Battesti qui vient le voir
spécialement. Il apparait fort probable que ce soit lui-même qui rende visite à
DELESTRAINT, à son domicile de Bourg-en-Bresse, le 4 ou le 5 Août..(145)
Charles DELESTRAINT, quand on lui demande s'il serait disposé à accepter
cette responsabilité, précise tout de suite que se mettre sous les ordres de son ancien
subordonné ne constitue aucun obstacle. Il estime de GAULLE à sa juste valeur, il se sent
tant concerné par la cause qui est la sienne, qu'il est prêt à accepter, mais demande quelques
jours de réflexion, pour considérer les responsabilités qui lui incomberont et les dangers
encourus non pas par lui mais par sa famille.
Lorrain lui propose de rencontrer le délégué de de GAULLE, Max. Il accepte
volontiers. Marcel PECK viendra dans quelques jours chercher la réponse. Elle sera positive
sans nul doute. Cependant le Général désire une confirmation écrite du Général de GAULLE.
Lorrain rend compte de cette visite à Max.
144
Message Radio adressé à Londres le 3 Août 1942. Texte de Sif.
Photocopie d'un document remis aimablement par Paul Rivière. (Voir Annexe 1/3)
145
Bourdet, Claude. L'Aventure Incertaine. Paris Stock. p.145. Claude Bourdet situe à tort cette
visite à la fin d'Août 42.
A Lyon, ce n'est que plus tard qu'Henri FRENAY revoit au cours d'une nouvelle
réunion, MOULIN, d'ASTIER et J.P.LEVY. Il semble qu'il soit accompagné de son second,
Claude BOURDET (Lorrain), qui le remplacera à la tête de "Combat", lors de son séjour à
Londres. Celui-ci leur fait part de l'excellente impression qu'il a retirée de la visite de Bourg-
en-Bresse.(146)
Max tient à faire connaissance du Général, à juger par lui-même. Il propose un rendez-
vous au Général à Lyon. Marcel PECK transmettra en allant à Bourg chercher la confirmation
définitive.
Henri FRENAY quitte Lyon au cours de la seconde quinzaine d'Août en vue de son
départ pour l'Angleterre, départ qui sera d'ailleurs retardé jusqu'au 17 Septembre, comme
nous le verrons.
Cependant, il ne fait aucun doute qu'avant son départ, pendant la période d'attente, il
se soit rendu à Bourg-en-Bresse pour connaître le Général et se faire une opinion sur lui.
Quand donc se déroule cette visite ? Très certainement après le 15 Août, après celle
de Claude BOURDET, mais sans pouvoir en préciser la date exacte. Quoiqu'il en soit,
Charles DELESTRAINT fait une forte impression sur Henri FRENAY. qui se présente, lui
explique pourquoi il a quitté l'armée, son cheminement progressif depuis le refus de la défaite
jusqu'à l'opposition à Vichy, et enfin le ralliement à de GAULLE.
De GAULLE, parlons-en. DELESTRAINT l'a très bien connu, il a jugé sa valeur à Metz avant
guerre puis pendant la campagne de France. Il a pour lui beaucoup d'admiration. (146)
Le Général lui présente sa propre action sur les anciens "Chars" et propose de
transmettre à Londres une prospection sur les officiers sympathisants de cet arme.(Voir note
144)
Henri FRENAY, lorsqu'il rapporte la conversation qu'il a eue avec le Général insiste
sur l'estime que celui-ci porte à son ancien subordonné et sur sa décisionl de se mettre sous
ses ordres.
Il a été question des dangers que représente la prise en charge de cette reponsabilité.
Le Général les connait et les assume.
FRENAY lui parle de la Résistance en Zone non occupée, de "Combat" dont le
Général a bien sûr entendu parler ne serait-ce que par GASTALDO, il lui parle, comme de
son enfant, de ses goupes paramilitaires qu'il a créés, qui fusionnés avec les formations des
autres organisations deviennent l'Armée Secrète de la Résistance, dont on lui demande, à lui
DELESTRAINT, d'en prendre le commandement Cette armée secrète sera sous les ordres de
de GAULLE, par l'intermédiaire de son délégué en Z.S., Max. DELESTRAINT est impatient
de le connaître..
Peck vient chercher la réponse. Elle est positive. Le Général demande qu'un message
B.B.C. confirme l'accord de de GAULLE. Son texte ? :"Charles à Charles, d'accord".
146
Frenay, Henri Op. Cit. p.207-208.
7 La rencontre de la place des Terreaux.
Le rendez-vous a lieu entre le Mercredi 26 et le Vendredi 28 Août à Lyon,
place des Terreaux. Première rencontre entre ces deux hommes, certes très différents de par
leur génération, de par leur formation. Rencontre qui marquera néanmoins le départ d'une
entente profonde, constructive, dans un but commun, et sous l'égide d'un homme pour lequel
ils ressentent la même totale confiance, pour une Cause qui justifie de consacrer dorénavant
leur vie, voire de la sacrifier.
Leur foi dans la victoire et dans le rôle de la France, leur détermination aussi ferme,
réfléchie, dans l'accomplissement de leur mission, cimentent dès ce jour l'élément de base de
leur estime réciproque, jamais démentie au cours des dix prochains mois.
Aucune relation officielle de cette entrevue ne nous est restée. Bien entendu, aucune
archive de cet évènement n'a été constituée en France. Cependant, deux télégrammes
concernant DELESTRAINT sont adressés à Londres par Jean MOULIN, le 28 Août.
Le premier apporte des informations essentielles sur le contenu de leur conversation: (147)
-C'est entre Max et DELESTRAINT que le pseudonyme de "Vidal" a été décidé.
-Il a toute confiance en le Général de GAULLE.
-Il accepte de prendre le Commandement de l'A.S., mais il y met deux conditions:
1-connaître mieux les mouvements.
2-accord formel de de GAULLE.
-Il a exposé à Max son action depuis 1940 auprès des Anciens des Chars, dans l'esprit de la
Résistance.
-Il a parlé d'un noyautage possible de l'Armée de l'Armistice et possède déjà certaines idées
sur l'organisation de l'A.S. en Z.S.
Le second télégramme semble faire suite à une réflexion plus approfondie. Ce qui
explique, sans doute, que les deux télégrammes ont été envoyés le même jour, le 28 Août.
Max insiste sur l' importance que représente de GAULLE aux yeux du peuple français bien au
delà que tel ou tel mouvement peut le faire. De ce fait, Max souhaite que par la désignation de
Vidal et ses attributions fixées par de GAULLE lui-même, soit précisé le titre de ce général:
chef des groupes paramilitaires "des Forces Françaises Combattantes" de la Zone non
occupée. Une lettre suit d'ailleurs afin de donner plus de détails sur l'entrevue avec Vidal
(148).
147
Cordier, Daniel. Jean Moulin l'Inconnu du Panthéon. Paris J.C. Lattès. Tome I. 1989. 857
pages. page 88 et sa note 6 page 762. Voir Annexe 1/4.
148
Cordier, Daniel. Ibidem. p. 88-89. et sa note 7 page 762. Voir Annexes 1/4 et 1/5.
Manifestemment, entre les deux télégrammes, la réflexion de Max l'a amené à prévoir
la possibilité de l'emprise de tel ou tel mouvement sur l'A.S, et que pour éviter ce risque, il
convient rapidement de préciser que Vidal commande "les organisations militaires et
paramilitaires" dans le cadre de la France Combattante. D'ailleurs Max n'emploie pas ici le
terme d'Armée Secrète, encore trop récemment employé pour désigner uniquement les anciens
groupes "Choc" de "Combat".
Cependant, Max ayant le souci d'éviter toute équivoque, les précédentes informations
sur le Général DELESTRAINT sont confirmées et même complétées par le courrier qu'il
envoie le 13 Septembre 1942 à Londres, en apportant de nouveaux détails sur la conversation
qu'ils ont tenue place des Terreaux (149-a):
1-L'Armée d'Armistice, sujet de réflexion du Général depuis fort longtemps: comment
agir efficacement sur elle ?
-Par le noyautage, et il pense à l'action de certains officiers tels que le capitaine
GASTALDO.
-Par la propagande, et il sait de quoi il parle dans les milieux "chars".
-Par la reprise du matériel camouflé ou non.
2-L'Armée de la Résistance (Max n'emploie toujours pas le terme d'"Armée Secrète").
Vidal a déjà élaboré quelques projets qui sont sensiblement les mêmes que ceux de l'E.M. de
Londres. Malgrè sa formation de militaire de carrière, il admet que l'action de cette armée ait
un caractère insurrectionnel et révolutionnaire.
3-Une instruction donnée par Max à Vidal comporte une certaine importance. Du reste
elle sera renouvelée ultérieurement. Il lui demande de renoncer à avoir des contacts avec les
mouvements, donc de renoncer à l'enquête à laquelle il désirait se livrer.(150)
4-Au reste, d'ASTIER (Bernard) craint que le Général soit l'homme de "Combat",
puisqu'il a été déterminé par certains membres de cet organisme. Mais comme il n'a pas
d'autre candidat, il s'en rapporte à la décision de de GAULLE (149-b).
149-a Cordier, Daniel. Op. Cit. p. 88-89.
149-b Cordier, Daniel. Ibidem p.89.
150
Place des Terreaux, Vidal a demandé à Max de pouvoir avoir des contacts avec les mouvements, enquêter personnellement sur l'état des groupes paramilitaires de l'A.S. en se rendant sur place. Max lui a demandé d'y renoncer, pour plusieurs raisons. Par sécurité, d'abord. Puis il lui faut éviter de passer aux yeux des autres mouvements de Zone Sud, pour une "créature" de "Combat" puisque l'A.S. à cette époque est composée, en très grande partie de ceux de ce mouvement. Cependant, il lui sera reproché de ne pas avoir de contacts avec les groupes:
Granet, Marie et Michel, Henri. Op.Cit. p.164, note 2.
Ces relations révèlent l'accord sans réserve de Max a la désignation éventuelle de
Vidal au commandement de l'Armée Secrète.
Ainsi, Daniel CORDIER a pu écrire: "Cette rencontre marqua le début d'une
collaboration étroite entre MOULIN et DELESTRAINT. Elle était faite de confiance d'estime
et se transforma en amitié agissante. Elle ne se démentira jamais jusqu'à la disparition des
deux hommes"(151)
8 "Charles à Charles, d'accord" .
Le Général me parla de cette rencontre, de la personnalité ferme et rassurante
de Max, délégué pour la Zone non occupée du chef de la France Combattante. Il lui donne sa
confiance, comme il fait confiance à de GAULLE. Il l'exprime à plusieurs reprises. Vidal
avait jugé l'homme, il avait certes accepté, mais admis et compris la fiabilité du délégué de
de GAULLE. Il allait travailler en pleine harmonie avec lui..
Cette confiance en son ancien subordonné se concrétise tout de suite par la
transmission à Londres de la condition que DELESTRAINT avait formulé à Battesti : avoir la
confirmation de l'accord du Chef de la France Libre, par un message B.B.C. Battesti a
pu contacter FASSIN (Sif) qui assure la liaison entre "Combat" et Londres. Le message radio
est transmis le 22 Août avant même le premier télégramme de Max. Nous en avons le texte
intégral (152-a).
Au lieu d'écrire LE LESTRAIN ou de LESTRAIN, comme il l'a fait le 3 Août, ce qui
représente un risque, même pour un message chiffré, il écrit DELE. Ce pseudonyme encore
trop explicite ne sera plus employé.
Mais, le même jour, Sif envoie un 2 message radio, dans lequel il précise que DELE
demande quelles suites seront données à sa proposition de prospection des possibilités de
recrutement des anciens officiers d'active "Chars" dont il est sûr (152-b). Il renouvelle aussi
sa demande de message B.B.C.
Sif rechiffrera ce texte pour l'envoyer une nouvelle fois le 28 Août.
Le message "Charles à Charles, d'accord" passera à la B.B.C. les tout derniers
jours d'Août. Il permettra à Charles DELESTRAINT d'avoir la certitude de l'accord de
Charles de GAULLE.
151
Cordier, Daniel. Ibid. p.89.
152-a
Texte du 1 Message radio adressé à Londres le 22 Août 1942, par le radio dont le pseudo est
"Crab". Voir Annexe 1/6.
152-b
Texte du 2 Message radio adressé à Londres le 22 Août. Voir Annexe 1/6.
B- CONFERENCE A LONDRES
1 La préparation de la conférence.
Il est donc convenu que Jean MOULIN et les chefs des trois mouvements de la
zone non occupée, Henri FRENAY, Emmanuel d'ASTIER de la VIGERIE, et Jean-Pierre
LEVY se retrouveront en Septembre à Londres, pour décider définitivement avec les officiers
de l'Etat-Major du Général de GAULLE, et avec ceux du B.C.R.A., de la constitution de
l'Armée Secrète de la France Combattante et de la désignation définitive de son chef.
Mais un autre sujet doit être préalablement abordé, et il est de taille: il s'agit de la
mise sur pied du Comité de Coordination des mouvements de Résistance de cette même zone
Sud.
Le chef du B.C.R.A. affirmera plus tard avoir "décelé de nombreux signes
précurseurs" de l'opération qui se préparait en Afrique du Nord. Il estime pour cette raison
comme pour bien d'autres qu'il faut activer la préparation de la rencontre londonienne.
Dans cette perspective, le Colonel PASSY, début Août, a adressé à Rex,* ce qu'il
appelle des directives, mais qui paraissent être plutôt une synthèse de données issues des
rapports de Rex et de l'élaboration du B.C.R.A. Ainsi sont reprises certaines décisions prises
lors des discussions qu'a eues Jean MOULIN à Lyon avec les chefs des mouvements, ne
serait-ce que le maintien du découpage de la Z.N.O. en 6 régions administratives ou
militaires. Par contre, certaines de ces "directives" ne seront pas appliquées et resteront
virtuelles, Jean MOULIN désirant garder un certain contrôle devant les "réticences" et les
"querelles" des chefs de mouvements (156).
Jean MOULIN désire, de son coté, voir entériner officiellement par le Comité
français les décisions prises entre les chefs des trois mouvements et lui-même, avoir l'accord
de de GAULLE. Cette rencontre au sommet permettrait d'aplanir certains obstacles existant
sur la route qui mène à l'appartenance totale de toute la Résistance française à la France
Combattante. Il demanda à Londres d'entreprendre l'organisation du voyage d'eux quatre.
*
Rappelons que Rex est le pseudo employé par le B.C.R.A. pour désigner Jean Moulin
156
Passy, Colonel. Souvenirs. Tome 2. Monte-Carlo Raoul Solar. 1948. 376 pages. p.125 à 127.
(Voir Annexe 1/7)
Les départs sont prévus pour Septembre. Il est entendu que Jean MOULIN et J.P.
LEVY doivent être emmenés par voie aérienne à la lune de ce mois. Quant à E. d'ASTIER et
Henri FRENAY ils partiront par mer depuis la côte méditerranéenne.
Max, Gervais, Bernard, Jean-Pierre se retrouvent une dernière fois à Collonges-au-
Mont-d'Or pour se mettre d'accord sur les questions qui devront être traitées et développées à
Londres: La création du Comité de Coordination des Mouvements, dont le B.C.R.A a déjà
poussé l'organisation, l'Armée Secrète, sa mission, sa structure, son commandement, enfin les
finances.
2 Lyon-Londres en Septembre 1942.
Jean MOULIN et Jean-Pierre LEVY attendent huit jours près de Mâcon, vainement, le
Lysander censé atterrir sur le terrain "Epinard". A la fin de ce mois de Septembre, une
nouvelle opération pour les amener à Londres à temps a lieu par voie maritime près
d'Anthéor. Le sous-marin s'est trompé de baie (157).
Ainsi le délégué du Général de GAULLE et le chef de "Franc-Tireur" ne pourront pas
assister aux réunions essentielles de Londres.
Henri FRENAY et Emmanuel d'ASTIER auront plus de chance, bien que l'équipe de
protection soit initialement bien peu expérimentée: ils sont pris en charge le 17 Septembre
par un rafiot polonais. Celui-ci, après plusieurs journées consacrées à d'autres
transbordements, les embarque au large où un croiseur britannique les emmène à Gibraltar.
De là, quelques jours plus tard un hydravion les conduit en Angleterre, où ils arrivent le 26
Septembre. Ils furent installés par le B.C.R.A dans des hôtels à proximité de ses bureaux.
Le général de GAULLE rentre d'un périple qui l'a emmené en Syrie et au Liban, puis
en Afrique équatoriale. Il reçoit longuement FRENAY, appelé ici "Charvet", puis d'ASTIER.
Il les écoute lorsqu'ils accablent Jean MOULIN, en employant quant à d'ASTIER des termes
qui frisent l'insulte. Le Général est inflexible. Jean MOULIN restera son délégué.
C'est à cette époque qu'au cours du dîner au Savoy auquel de GAULLE invita
Emmanuel d'ASTIER et Henri FRENAY, que ce dernier obtint la répartie célèbre du Général
à sa question:
- "Que se passerait-il si nous n'étions pas d'accord ?
- Et bien, la France choisira entre vous et moi" (158).
157
Noguères, Henri. Op.cit. T. 2. p.589-590. Témoignages de J.P. Lévy et de Morandat.
158
Episode rapporté aussi bien par H.Frenay:"La Nuit finira" p.257, que par J.Soustelle:"Envers
et contre Tout" T.1. p.395, que par Passy, T.2. p.248.
3 Conférences françaises à Londres.
Lors de rencontres préliminaires avec André PHILIP, FRENAY et d'ASTIER unissent
leurs voix à nouveau pour réclamer le rappel de Jean MOULIN, malgrè l'absence de celui-ci,
et la suppression du poste de Délégué du Comité National en France non occupée. Ce ne sera
d'ailleurs qu'à cette occasion que les positions des deux chefs de mouvements se rejoindront,
au cours des conférences.
Les réunions se tiennent soit au B.C.R.A, 10, Duke Street, soit à Hill Street au
Commissariat à l'Intérieur . C'est là que commencent les conférences, sous la présidence
d'André PHILIP, le chef de ce "ministère". Lorsqu'il quittera Londres pour les U.S.A.
quelques jours plus tard, ce sera Jacques SOUSTELLE qui présidera.
Seront présents, selon les sujets traités, certains membres de l'Etat-Major du Général
de GAULLE, dont le lieutenant-colonel BILLOTTE, chef d'Etat-Major, et quelques
représentants du B.C.R.A.. dont le Chef, le Colonel PASSY, ainsi que Pierre
BROSSOLETTE et Louis VALLON.
Les réunions de travail sont fréquentes et prolongées. Elles aboutissent à l'élaboration
de deux institutions pour la zone non occupée: l'une est civile: le Comité de Coordination,
l'autre est militaire: l'Armée Secrète.
a- La Création du Comité de Coordination.
Le document signé le 2 Octobre fait état de la reconnaissance par les mouvements de
Zone Sud de l'autorité politique et militaire du Général de GAULLE. Leur action doit être
coordonnée.
Ce texte stipule que les trois mouvements de cette zone sont représentés par leurs
chefs ou leurs suppléants,dans un Comité de Coordination présidé par le représentant du
Comité National avec voix prépondérante. Celui-ci sera assisté du chef de l'Armée Secrète,
présent aux réunions.
Le comité coordonne l'ensemble des activités des mouvements de Résistance et répartit entre
eux les tâches. Deux plans distincts:
1-le plan politique où le Comité de Coordination présente des suggestions au C.N.F. et reçoit
des directives de lui,
2-le plan militaire où le Général de Gaulle, dans le cadre des décisions de l'E.M. interallié,
donne ses ordres au Comité de Coordination.
Dans ce contexte,le Comité de Coordination transmet ses décisions aux mouvements
de Résistance et à l'Armée Secrète par leurs chefs respectifs.
Les mouvements gardent leur spécificité dans la propagande. Ceux-ci doivent
"désigner et faire approuver par le Comité un représentant régional, et ces chefs de région
[doivent] à leur tour s'entendre dès maintenant pour dresser la liste des préfets, chefs de
police, directeurs de stations de radiodiffusion, journalistes à mettre en place au moment de
la libération" (159).
159
Soustelle, Jacques. Envers et contre Tout. Paris R. Laffont. 1947. Tome 1 470 pages. p. 396:
Directives du 2/10/42
b- L'Armée Secrète en Zone non occupée.
En dehors des questions purement politiques abordées à l'occasion des problèmes que
pose "la relève", est entérinée la fusion des groupes paramilitaires déjà décidée par les
mouvements lors des discussions de Lyon en Juillet et Août sous la présidence de Max.
Chaque mouvement "verserait ses groupes paramilitaires à l'Armée Secrète, armée dont
certains cadres supérieurs pourraient être recrutés en dehors des mouvements eux-mêmes, une
fraction de l'Etat-Major étant fournie par les Forces Françaises Combattantes. De plus, le
chef de l'Armée Secrète de la Zone non occupée serait désigné par le Général de GAULLE"
(160-a).
Mais les trois réunions tenues les 7, 8 et 9 Octobre sont essentielles quant aux
décisions concernant l'Armée Secrète.
Y participent Henri FRENAY, Emmanuel d'ASTIER, le Colonel Passy, le Lt-Colonel
BILLOTTE, le Lt-Colonel PAGES, les Commandants BROSSOLETTE et Saint-Jacques.
c- Les plans de destruction exposés.
Le Lt-Colonel BILLOTTE présente les plans de destruction déjà prévus par le
3 Bureau de l'E.M. particulier du Général de GAULLE, en liaison avec le B.C.R.A.. Ces
plans ont déjà reçus l'approbation de l'Etat-Major interallié. Ils comportent alors:
1-Avant le jour J. du débarquement:
-Neutralisation d'usines travaillant pour les Allemands. Repérage des dépôts de
munitions et de carburants, ainsi que de P.C. ennemis,
-Recherche de terrains susceptibles de servir aux parachutages et aux atterrissages
des avions et des planeurs,
-Mise en oeuvre d'un plan de sabotage industriel.
2-Au jour J.:
La réalisation des plans prévus, c'est-à-dire:
-les destructions ferroviaires, (Plan Vert),(160-b)
-les destructions de dépôts ennemis,
-la neutralisation partielle du réseau routier,
-la destruction des moyens de communication ennemis(plan violet),
-la destruction des P.C. et des centrales ennemis, etc...
160-a
Note du B.C.R.A. du 2 Octobre 1942 signée par les participants aux réunions précédentes:
Passy, Colonel. Op. Cit. T.2. p.271.
160-b
A cette occasion furent donc cités entre autres le plan vert concernant la destruction des voies férrées et le plan violet. Il apparait évident que la dénomination de "plan vert" désigne bien les travaux de 1941-42 effectués à Londres par les officiers du B.C.R.A. et notamment le
Commandant St-Jacques et le Capitaine Mamy, et non pas le plan de René Hardy.
3-Après le Jour J.:
liberté d'action pour les guérillas auquelles seraient envoyés en temps utile des
moyens de transmission afin que nous puissions les alimenter en armes, explosifs et
munitions, et par la suite, coordonner leur action conformément aux désiderata de
l'Etat-Major interallié (161).
d- Armes et matériel.
En plus des deux instructeurs de sabotage qui se trouvent déjà en Zone Sud, trois
nouveaux sont promis par le B.C.R.A.; ils doivent donner des informations sur les nouveaux
explosifs.
Encore faudrait-il que l'Armée Secrète puisse recevoir matériel et armes. Or sur le
minimum de cent tonnes par mois que réclament FRENAY et d'ASTIER, vingt cinq sont
promises par les britanniques, dont l'armement reste prioritaire pour eux. D'autre part,il s'agit
de les acheminer. Le même problème se pose pour les explosifs.
e- Renseignements.
Les autres questions sont abordées au cours de ces journées de discussion. Gervais ne
veut pas couper les ponts avec les services américains en Suisse dont il touche de l'argent
contre des renseignements. Il est convenu qu' un Réseau "Gallia" centraliserait toutes les
informations que pourraient obtenir les S.R. des mouvements ou celui de l'Armée Secrète,
avant qu'aucune transmission ne soit effectuée vers la Suisse (162).
f- Transmissions.
Les transmissions seront renforcées par l'envoi et la mise en service d'au moins 16
batteries de 3 postes, dont 2 batteries pour la délégation, une batterie pour l'Armée Secrète et
une pour le S.R. de l'Armée Secrète. Chaque mouvement en recevra une.
g- Finances.
Quant aux finances, à cette époque uniquement pour la Zone Sud, tout doit passer par
le délégué, c'est-à-dire Max; il doit recevoir vingt millions par mois, dont le Colonel Passy
donne la répartition en ce dernier trimestre 1942:
1-six à sept millions : masse de sécurité à répartir entre les régions chez des personnes sûres,
2-un million cinq cent mille francs, soit cinq cent mille francs par mouvement: masse
extraordinaire pour faire face aux dépenses imprévues,
3-cinq millions pour le financement des mouvements, de l'Armée Secrète, et les services
techniques,
4-six à sept millions pour la soudure, en cas de liaisons irrégulières (163).
161
Passy, Colonel. Ibidem p.272-273.
162
Noguères, Henri. Op. Cit. Tome 2. p.616.
163
Passy, Colonel. Op. Cit. p. 274 à 282.
4 Le Général DELESTRAINT, Chef de l'Armée Secrète
a- La nomination officielle.
Au cours de la réunion du Vendredi 9 Octobre, on en vient à la désignation du
chef de l'Armée Secrète. Cette assemblée est alors présidée par le Lt-Colonel BILLOTTE. Y
assistent Passy, BROSSOLETTE, Saint-Jacques, d'ASTIER (Bernard)et FRENAY (Charvet)
et le Lt-Colonel PAGES.
Charvet pose immédiatement sa candidature au poste de Commandant "à titre
provisoire" de l'A.S. Il se heurte immédiatement au même refus de la part de Bernard qu'il a
déjà essuyé fin Juillet à Lyon. (ou plus précisément à Collonges-au-Mont-d'Or).
Au reste, c'est lui-même, Charvet, qui, à cet instant, propose l'autre candidat, le
Général DELESTRAINT. Cette proposition est retenue à l'unanimité comme devant être
présentée à l'approbation du Général de GAULLE, d'autant plus que cette désignation a la
faveur de la recommandation de Jean MOULIN, et que le Général DELESTRAINT, ancien
supérieur du Chef de la France Libre, en est très apprécié (164).
Charvet voudrait alors ajouter ce que l'on pourrait appeler un amendement: la
nomination aurait un titre provisoire. Ce qui est accepté, en considérant que le terme
provisoire peut permettre sa substitution éventuelle par une personnalité plus compétente le
cas échéant, précise-t'il.
Le pseudonyme "Général Vidal" est désormais acquis.
Le Général de GAULLE nomme officiellement le Général DELESTRAINT chef de
l'Armée Secrète.
b- La lettre.
Le 22 Octobre il écrira cette lettre personnelle dont les termes expriment l'estime que
les deux hommes se portaient mutuellement (165) :
"Mon Général,
"On m'a parlé de vous...J'en étais sûr !
"Il n'y a rien à quoi nous attachions plus d'importance qu’à ce dont nous vous
"demandons d'assurer l'organisation et le commandement.
"Personne n'est plus qualifié que vous pour entreprendre cela. Et c'est le
"moment!
"Je vous embrasse, mon Général.
"Nous referons l'armée française."
Charles de Gaulle.
164
Soustelle, Jacques. Op. Cit. Tome 1. p. 398.
165
Voir en Annexe 1/8, la reproduction de la lettre autographe du général de Gaulle au Général
Delestraint en date du 22.10.42.
Le Général de GAULLE demande à Charvet de faire porter au Général
DELESTRAINT la missive qu'il lui confie.
Il lui demande aussi de remettre à Jean MOULIN les vingt millions, ainsi qu'une lettre
qui renferme les principales informations: la constitution du Comité de Coordination qu'il
présidera en tant que représentant du Comité national. Les petits mouvements devant rejoindre
les grands et "verser leurs groupes d'action dans les unités de l'armée secrète en cours de
constitution" (166).
Le report du voyage de retour d'Henri FRENAY et Emmanuel d'ASTIER à
plusieurs reprises, est en relation directe avec les évènements d'Afrique du Nord, avec les
prémices de l'"Opération Torch", ainsi que de ses incidences, et de l'occupation de la Zone
Sud par les Allemands, le 11 Novembre.
Enfin, dans la nuit du 17 au 18 Novembre, un Lysander dépose les chefs des deux
principaux mouvements de cette zone sur le terrain "Courgette" à Courlaoux, près de Lons-le-
Saunier (167). C'est le lendemain à Lyon-Saint-Clair, que Charvet remet à Max la lettre que
lui a adréssée de GAULLE, ainsi que les vingt millions. Il semble qu'il lui ait aussi demandé
de faire parvenir la lettre destinée au Général DELESTRAINT. Quoiqu'il en soit celui-ci en
prend possession le Jeudi 19 Novembre. Nous aurons à en reparler.
Nous avons vu que cette conférence, par ses préparatifs mêmes et au cours des
séances a été l'origine de la collusion de Charvet et de Bernard contre Jean Moulin. Malgrè
son absence, elle s'est manifestée dès leur arrivée à Londres, à l'occasion des entrevues qu'ils
eurent aussi bien avec le chef de la France Libre, (d'ailleurs séparément), qu' avec André
Philip. Bernard, particulièrement acerbe devant de Gaulle, avait même traité Jean Moulin de
"petit fonctionnaire appointé". Il est vrai que cette complicité fut bien relative et de courte
durée.
Il parait juste de préciser qu'après guerre le même Emmanuel d'Astier devant Francis
Crémieux a reconnu que :
-"Moulin avait une vue plus internationale que nous..."
"Cette période n'a produit que deux grands hommes d'Etat...qui sont de Gaulle et
Moulin" (168).
Et d'Astier écrivit lui-même:
-"Un héros de notre temps. L'homme qui allait devenir l'arbitre véritable de la
situation sur les lieux, qui nous était apparu comme un personnage assez sensationnel,
Jean Moulin.."(169)
166
De Gaulle, Charles. Mémoires de Guerre. T.2. L'Unité. Paris Plon. 1956. 712 pages. p.376. Le texte: Annexe 1/9
167
Verity, Hugh. Nous atterrissions de Nuit. Paris France-Empire. 1988. 386 pages. p.89
168
Crémieux, Francis. "Entretiens avec Emmanuel d'Astier. Paris, Pierre Belfond. 1966. p.108 à 110.
169
D'Astier de la Vigerie, Emmanuel. Les Grands. Paris Gallimard. 1961. p.1961.
Parmi les résultats positifs de cette conférence, trois d’entre eux peuvent être
soulignés:
- La création effective de l’Armée Secrète.
-L’articulation de l’Armée Secrète avec l’Etat-Major interallié. Cet argument, sur
lequel nous reviendrons souvent, permet de comprendre la position intransigeante de
Jean Loulin et du Général Delestraint, quant à la prééminence de la délégation et du
commandement de l’A.S. sur le caractère d’indépendance de certains mouvements de
Résistance.
-De Gaulle reste arbitre.
Au sujet de la nomination de Delestraint, à Londres, devant la candidature d’Henri
Frenay, Jacques Soustelle présente un argument peu connu:Après avoir relaté
l’opposition formelle de "Bernard" au choix de Charvet, il écrit que de toutes façons
de Gaulle n’aurait jamais accepté que Frenay fut à la tête de l’A.S. de la France
Combattante (170). Ce dernier déjà chef d’un grand mouvement, n’aurait pu prendre
le commandement de l’A.S. sans que de Gaulle ne renonçât à son rôle d’arbitre -rôle
auquel il tenait dans son dessein de s’appuyer sur la Résistance intérieure pour
asseoir son autorité auprès des Alliés-. Cet arbritage, au reste, s’étend à Jean Moulin,
son délégué en France.
Qui est Charles DELESTRAINT à qui de GAULLE confie l'organisation et le
commandement de l'Armée Secrète ?
170
Soustelle, Jacques. Envers et Contre Tout. Paris Robert Laffont. Tome I : De Londres à Alger:
1947. 470 pages. p. 398.
COMMENTAIRES
1 La prise de contact du Général Delestraint.
a Le rôle de Joseph Gastaldo, alors capitaine, a été essentiel puisqu'il a pu
donner immédiatement à Marcel Peck la réponse à son problème.
b Au cours des évènements qui ont suivi cette prise de contact, l'action de
Marcel Peck a été plus importante que ne le relate Henri Frenay, puisque c'est lui qui
a fait le lien entre Delestraint, Claude Bourdet et Frenay; c'est lui qui a contacté Sif
pour qu'un premier message-radio de demande de renseignements sur Delestraint soit
adressé à Londres. Son nom de code était Werther.
c Claude Bourdet,(Lorrain) nous le savons par son livre "L'Aventure incertaine"
conteste la version qu'Henri Frenay développe dans son ouvrage "La Nuit finira". En
fait, c'est bien Bourdet qui, avant Frenay, voit Delestraint, mais après avoir reçu de
Battesti l'information provenant de Galibier. Peck a déjà été présenté au Général.
Bourdet donne à l'appui de sa version beaucoup de détails, ainsi que son argument
majeur: Bourdet n'aurait eu aucune raison de se rendre à Bourg après Frenay. Celui-ci
a bien pu s'y rendre ultérieurement ne serait-ce que pour connaître celui qui recevra le
commandement de l'A.S., formée surtout de ses propres groupes de Combat. Au reste,
il est possible que le second message du 22 fasse allusion à ce que Frenay ait pu
entendre de Delestraint. Et puis, la chronologie des faits présentée par Lorrain
concorde avec ce que nous savons des démarches de Peck, dont Frenay parle bien peu
alors qu'il a eu un rôle essentiel.
Seule erreur de Claude Bourdet, les dates. On peut avoir la mémoire
de la chronologie des évènements sans avoir celle des dates. Grâce à celles des
messages-radio et celles des télégrammes, concluons qu'après la première visite au
Général de Peck, ce dernier envoya le message-radio du 3 Août, pour obtenir des
informations sur Delestraint. Nous ne connaissons pas la réponse, mais elle fut
favorable. La visite à Bourg de Claude Bourdet se fit rapide: le 4 ou le 5 Août. Celle
d'Henri Frenay n'est pas précise.
d- Par contre, la rencontre de Max et Delestraint -nommé désormais Vidal- peut être
située entre le 26 et le 28 Août, après la visite à Bourg de Bourdet qui eut le temps
ensuite de rencontrer Max, et après la nouvelle visite de Peck à Delestraint. Elle eut
lieu donc entre les messages-radio du 22 Août, et les télégrammes de Moulin du 28
Août, ceux-ci envoyés vraisemblablement très rapidement après la rencontre.
2 Des erreurs, des mots déplacés, voire des calomnies.
Henri Frenay, dans son livre "La Nuit finira" a intitulé un chapitre "Je recrute
Delestraint". Bien que le verbe soit sans doute mal choisi, on peut l'accepter.
Cependant l'erreur historique consiste dans le fait que ce n'est pas Frenay qui l'a
"recruté", mais sur la demande expresse de Jean Moulin, Frenay a transmis la
consigne à certains chefs de "Combat". Marcel Peck en a parlé au militaire de
carrière qu'était Gastaldo, et celui-ci a immédiatement pensé au Général Delestraint,
pour qui il avait déjà une estime privilégiée. C'est d'ailleurs, nous l'avons vu, Claude Bourdet qui s'est chargé de le visiter officiellement, alors que le contact officieux
avait été la mission de Marcel Peck.
Mais cette erreur n'aurait pas revétu une grande importance, si une
aggravation d'expression n'était intervenue par le témoignage que Frenay a transmis à
Henri Noguères et cité par ce dernier (153):
On y lit: "C'est moi, nous a confirmé Frenay, qui ai "inventé Delestraint", chose que
l'on oublie trop souvent. Je suis allé le chercher à Bourg-en-Bresse où il coulait des
jours paisibles." Tous ceux qui ont été les compagnons de Charles Delestraint, en tant
que militaires, résistants à l'A.S. ou déportés, se sont rebellés à la lecture de cette
phrase. On n'"inventait" pas Delestraint. Il s'agirait d'un prête-nom, d'un homme de
paille, qu'on n'employerait pas d'autres verbes. Nous avons rencontré Henri Noguères
et lui avons demandé comment ce témoignage avait pu être émis, en parlant d'un
personnage hautement respectable et surtout post-mortem, par un homme tel qu'Henri
Frenay. alors que l'intéressé n'était plus là pour réagir. Henri Noguères lui-même a
été surpris du contenu péjoratif de ce mot. Lui ayant manifesté son étonnement, Frenay
l'a confirmé.
Et puis, dans la même phrase, Henri Frenay emploie une expression au moins autant
dévalorisante: "Je suis allé le chercher à Bourg-en-Bresse où il coulait des jours
paisibles." Nous jugerons dans les chapitres suivants, quelle activité le Général a
déployée entre 1940 et 1942. Il s'agit là d'une contre-vérité sérieuse. Charles
Delestraint était très loin de l'image qu'on nous en donne là: homme à rester dans ses
pantoufles. Phrases historiquement fausses émises par quelqu'un qui a négligé de faire
une enquête avant d'apporter un témoignage.
Mais au delà de ces mots, de ces phrases assez déplacés pour irriter profondément les
anciens compagnons du Général, on relève dans "la Nuit finira", un dialogue entre
Frenay et Marcel Peck, frisant la calomnie si elle ne la constitue pas et visant le
Général:
Frenay:
- " Mais c'est un militaire. Il doit vénérer Pétain.
M.Peck:
- " Tu te trompes, depuis le discours de Laval: "Je souhaite la victoire allemande", il a
compris."
153
Noguères, Henri. Op.Cit. Tome 2 p.615
Cette allusion à un prétendu Pétainisme n'est pas sérieuse aux yeux de
celui qui connait les prises de position du Général dès Juin 1940 en faveur de de
Gaulle et son action critique envers le gouvernement du Maréchal, sans équivoque,
ceci à tel point que le Général fut dénoncé auprès de Pétain et qu'il reçut, comme nous
le verrons, une lettre de mise en garde du Cabinet militaire de celui-ci, en Février
1942.
Le fameux discours de Laval datant du 22 Juin 1942, soit moins de
deux mois avant ce dialogue, l'on pourrait sourire de cette phrase si le livre de Frenay
n'avait pas une certaine portée historique.
Il est vrai qu'un autre haut responsable de "Combat", le Général S., a
cru devoir renchérir en apportant un témoignage à Marie Granet et Henri Michel,
témoignage qui "ne tient pas la route":
"Bien qu'ayant eu depuis l'armistice une attitude irréprochable, le Général Delestraint
venait seulement de se convaincre, en Octobre 1942, qu'on ne pouvait avoir aucune
confiance en Pétain" (154).
Dans le cas, absolument irréaliste, où Delestraint aurait eu confiance en Pétain
jusqu'en Octobre 42, comment Jean Moulin aurait'il pu retenir sa candidature à ce
poste deux mois plus tôt ? Ce même haut responsable affirme par ailleurs que le
Général Delestraint était très hésitant et qu'il est venu à Bourg uniquement pour le
convaincre (155). Ce qui encore est bien peu compatible avec la nature de
Delestraint, tellement impregné de la mission qui lui était confiée.
Ceux qui ont vraiment connu le Général DELESTRAINT , surtout au
cours de ces premières années de guerre, ne peuvent considérer ces accusations,
même si elles n'apparaissent que sous forme d'allusions, que comme des calomnies.
L'aversion qu'avait le Général pour le régime de Vichy et pour ses dirigeants ne
permet pas d'admettre que l'Histoire entérine de telles contre-vérités.
154
A.N. 72 AJ/36: Témoignage du général S. auprès de Marie Granet
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